Figés pour l’éternité

Il ignorait comment il était arrivé là, il ignorait où il se trouvait. Il ne savait rien. Il avait perdu tout sens de l’orientation, toute faculté de penser, il ne pouvait que contempler. Le bruit qui l’entourait l’assourdissait.

Le hennissement des chevaux, le choc des épées, les hurlements des hommes sur le point de mourir, les cris de peur et de victoire. Tout lui faisait perdre la tête. Assis sur le sol, regardant autour de lui le spectacle de la guerre, des marées humaines qui se tuaient, s’annihilaient, il retrouva ses esprits.

À sa gauche, un homme se préparait à transpercer son ennemi qui tentait vainement de le retenir de sa main droite. Il était à genoux. Son pantalon vert se confondait avec le sable et allait lentement perdre sa couleur pour se teindre du même rouge que son complet. Un rouge rose, un rouge bientôt couleur de sang. Son voisin se traînait difficilement, blessé au cou, attendant d’être piétiné par un cheval blanc monté par un soldat vêtu d’une armure en cuir. Le blanc du cheval jurait dans cette bataille, tant il y avait de rouge. Les blasons des armées virevoltaient dans le ciel azur, au-dessus des victimes mortes ou au seuil de la mort. Cette horrible symphonie était entraînée par un rythme, celui du fracas des lames.

C’est alors qu’il aperçut un jeune homme, à côté d’un homme en armure. Coiffé d’un chapeau blanc à la forme étrange, il semblait jouer de la flûte pour égayer cette troupe. Quel était son camp ? En avait-il un ? En a-t-on un ? Comment pouvait-on l’entendre dans ce brouhaha de l’horreur ? Cependant il continuait à jouer. Le temps s’était suspendu, l’action arrêtée. Les hommes étaient figés dans cette beauté pour l’éternité.

C’est alors qu’il entendit une voix de femme, presque imperceptible, puis de plus en plus forte…

            – Re… Gnore… Signore…

Il fit des efforts, ne comprenant pas ce qui arrivait. Tout s’était arrêté, les hommes ne bougeaient plus.

            – Signore ! Non si può stare più di 20 minuti ! Signore ! Mi senti ?

Une femme lui hurlait aux oreilles dans une langue qu’il ne connaissait pas. Il lui fit signe qu’il ne comprenait pas dans le langage universel : un haussement de mains… Ils se regardèrent comme deux étrangers. C’est alors qu’il se rappela de tout. Il avait été entraîné par Piero della Francesca dans sa fresque d’Arezzo et n’avait pas pu en sortir. Tant de beauté.

Image à la Une © Alison McCauley.

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