Five Easy Pieces

Cinq courts essais d’une extrême justesse.

Porter l’affaire Dutroux sur un plateau de théâtre peut s’avérer périlleux, d’autant plus lorsque la pièce est jouée par sept enfants âgés de 8 à 13 ans. Or, il n’en est rien, Milo Rau réussi à traiter ce sujet avec beaucoup d’intelligence, tout en justesse.

Plus de vingt ans après les faits, l’affaire Dutroux reste un sujet sensible, un traumatisme dans l’histoire de la Belgique et plus largement de l’Europe, ancré dans les mémoires. Partant du fait divers, aussi marquant soit-il, Milo Rau transpose sur scène le réel qui se confond alors étrangement avec une part de fictionnel. Déroulé en cinq courts essais, un des jeunes acteurs joue le père de Marc Dutroux, abordant ses liens avec le Congo belge et l’assassinat de Patrice Lumumba (une des figures principales de l’indépendance du pays). Puis vint le policier qui aborde l’enquête, ses failles (dont les fantasmes sur la corruption des élites) et la découverte des corps. La troisième partie, sans doute une des plus remarquables, évoque l’enfermement de Sabine Dardenne (ici jouée par la plus jeune Rachel Dedain) dans la cave de Dutroux. Ensuite, on découvre les parents de Julie Lejeune apprenant enfin ce qu’il était arrivé à leur fille disparue avec sa camarade quelques mois auparavant, avant de finir sur l’enterrement des fillettes d’où se dégage un paradoxal sentiment poétique.

Comme une sorte de prélude à ces essais, Milo Rau introduit une partie cinématographique où les scènes qui commencent à être jouées par les enfants sur scène sont également filmées en contexte avec des adultes. Cela permet aux spectateurs, tous adultes (le spectacle étant destiné aux plus de 16 ans révolus) de faire le lien avec ce qu’il est en train de voir dérouler sous ses yeux. Ce lien est également créé par Peter Seynaeve qui est à la fois le metteur en scène et que l’on identifie au personnage de Marc Dutroux. La place de l’adulte, qui peut paraitre un peu malsaine par moments, est soutenue par une distanciation brechtienne, nécessaire et juste, rappelant sans cesse que nous sommes au théâtre.

Plus qu’un théâtre dit documentaire, Milo Rau explore ce qu’est le geste théâtral comme geste rituel. « Le théâtre, c’est le rite qui fait advenir le réel. Car c’est l’acte de la présence ». Dans Five Easy Pieces, il arrive à apporter une réflexion de fond sur la pédophilie sans même citer à proprement parler le mot. Il interroge ce qu’il y a d’universel dans un tel sujet comme les sentiments d’un parent qui comprend que son fils est un monstre, la peur, l’incompréhension et la désespérance d’un enfant retenu captif, ou encore la douleur de parents qui perdent un enfant. Cette pièce est maitrisée de bout en bout avec une extrême finesse et on ne peut qu’être admiratif du travail avec les enfants, bravo à eux.

Photographie à la Une © Phile Deprez.

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Kristina D'Agostin

Rédactrice en chef de Carnet d'Art • Journaliste culturelle • Pour m'écrire : contact@carnetdart.com

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