Happy Sartre is on Facebook

Entre recherche d’empathie et concurrence, fausse modestie et débordements, le bonheur ne sait pas se taire sans disparaître. Ou comment le web 2.0 a enterré Zénon et Épicure.

Principe pathogène.

C’est tout une discipline, d’être heureux et de le garder pour soi. C’est même un sacré défi : les manifestations du bonheur font le bonheur. Soyez heureux et cessez de sourire, et observez : êtes-vous encore heureux ? La modification de la posture de vos zygomatiques aura altéré, diminué ou masqué votre bonheur, et pas simplement aux yeux des autres. Le bonheur, plus qu’un état de l’âme, est une disposition générale qui implique tous les organes de la communication émotionnelle.

À la différence des états négatifs que vous rencontrez chez autrui, la communication des états positifs ne rencontre pas de résistance. Alors que l’empathie de la souffrance tient pour partie de la décision, rien ne nous prédispose à nous protéger de la joie de l’autre, et aucun effort n’est nécessaire pour embrasser son énergie débordante et bienfaisante. La consommation de cette drogue 100% bio et sans effets secondaires est même une évaluation de développement à l’échelle internationale, sur la base de l’indice de Bonheur National Brut inventé par Jigme Singye Wangchuck, roi du Bhoutan, qui voulait l’utiliser pour planifier les réformes de son pays.

Plutôt que de créer son bonheur, on peut le recevoir. Le sourire d’autrui déclenche une réaction mimétique, à la manière du bâillement. En contemplant la joie d’un autre, celle-ci nous contamine et le processus s’inverse. Autrui est heureux veut dire, a priori, qu’il lui est arrivé quelque chose qui l’a rendu heureux, c’est-à-dire qui a saturé ses synapses d’hormones euphorisantes, antalgiques et antidépressives, qu’il en a tiré un état psychologique agréable et qu’il exprime cet agrément. Face à cette expression, se déroule en nous une genèse inversée : le déferlement hormonal se produit depuis le signe extérieur, au lieu d’en être la source.

C’est ainsi que le bonheur se répand, jusqu’à ce que les agents de la contamination rencontrent des personnes mal disposées, immunisées par leur dépression momentanée, fermées à toute empathie positive.

Sartre ou le pourquoi du virus.

Face à ces personnes, il est difficile de cacher son bonheur. Lorsque l’on sent que l’expression du bonheur n’est pas adéquate, se déclenche aussitôt un mécanisme de contrôle : il faut se retenir d’être heureux. Si la tâche n’est pas aisée, c’est que le principe a priori que nous avons posé plus haut est faux : la chronologie ‘événement / réaction chimique / réaction psychologique / expression de ces réactions’ n’est pas la bonne. Le principe même de chronologie ou de rapport cause-conséquence est à interroger. Confrontés à une situation incompatible avec l’expression de votre bonheur, vous enchaînez celui-ci et tentez de le faire taire. Le faisant taire à l’oreille des autres, vous vous faites vous-mêmes sourd à son chant. Et, momentanément, vous cessez d’être heureux. Par un système de rétrocontrôle qu’on retrouve dans bien des phénomènes hormonaux, le fait d’interdire le bout de la chaîne logique inhibe l’expression du début de celle-ci. Pas d’expression de votre bonheur ? Pas de bonheur. Tant pis pour vous.

Cela implique que la communication du bonheur est la condition de celui-ci. Ou que, comme disait Jean-Paul Sartre : « autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même. » Dans le cadre de l’intersubjectivité sartrienne, cela signifie qu’aucun état émotionnel n’existe En-soi, et c’est la réflexion de nos états dans le regard de l’autre qui fait advenir en nous l’existence de ces états. Pas de bonheur sans autre à l’intérieur.

Morale du bonheur antique – antiquité des mort-vivants.

C’est un principe universel : il faut être heureux. C’est même un principe moral : nous devons travailler à être heureux. De nombreuses philosophies en font l’aboutissement de la vie humaine, le souverain bien des hédonistes de l’antiquité. Mais l’idée de bonheur de ces philosophes est parfois bien loin de la conception moderne du mot.

Pour Aristote, le bonheur c’est la conformité à l’essence (et Sartre se retourne dans sa tombe, des siècles avant de mourir). Est heureux celui qui est à sa place, qui fait non ce qu’il veut faire mais ce qu’il doit faire. Bonjour les déterminismes, adieu la liberté. Mais ses collègues antiques ont une image du bonheur bien pire : à la manière des bouddhistes, ce que les épicuriens et les stoïciens appellent bonheur correspond à un état de camisole chimique sous forme morale.

Pour Épicure, il s’agit de toujours tout calculer : ce que j’ai envie de faire, est-ce que cela va m’apporter plus de bien que de mal ? Adieu, donc, les festins, l’ivresse, la fornication excessive et les relations sociales, puisqu’elles entretiennent une dépendance (mouvement rotatif de Sartre underground). Comme les bouddhistes, les épicuriens voient les activités humaines comme causes de souffrances et, effrayés qu’ils sont par la perspective de la souffrance, ils décident de se retenir de vivre. L’état consécutif de cette abstention s’appelle ataraxie, c’est-à-dire : absence de trouble de l’âme. L’anxiolytique homonyme montre bien ce que cette tranquillité a à voir avec le bonheur : pas grand-chose.

Chez les stoïciens, austères disciples de Zénon, c’est un peu différent, mais au fond c’est un peu la même chose. La retenue dont il faut faire preuve ne se place plus au niveau des actes, mais au niveau du désir de ceux-ci. En ne désirant plus rien, je m’assure que je ne serai plus déçu de rien. Cela s’appelle une vertu. Et, Jean-Paul s’agitant encore parmi les asticots, cela est animé par le désir de ne dépendre que de soi. L’indifférence comme moteur du bonheur. Le mythe de l’En-soi heureux, par la mort du désir. Mais la mort du désir, en psychiatrie moderne, porte un autre nom : dépression. Le bonheur stoïcien se fonde dans la peur de l’Autre.

Combien t’es heureux ?

Quelques années plus tard, la morale moderne impose le bonheur comme outil de valorisation sociale. On vaut plus quand on est heureux. C’est d’ailleurs un dogme économique : un consommateur heureux est un investisseur optimiste. À l’heure où les vertus esthétiques du deuil et de la peine fondent comme la glace arctique, le bonheur devient l’aboutissement des attributs modernes. Il faut être athlétique, plus ou moins healthy (manger bio mais aller au McDo en sortant de la gym), riche, branché, éternellement jeune : le bonheur !

Si elle n’assume pas son ancrage philosophique, cette société néo-libérale pour qui l’individu est une valeur marchande a très bien compris l’intersubjectivité sartrienne. Elle l’a si bien comprise qu’elle l’a dévoyée. Ce qui était une condition de l’existence est devenu le mythe d’une ontologie capitaliste – grosses montres, grosses voitures, grosses poitrines et gros phallus. Et ce critère de taille n’est pas absolu, mais relatif : il faut, selon le professeur de la London School of Economics Sir Richard Layar, non pas avoir une grosse voiture, mais avoir une voiture plus grosse que celle de son prochain (même chose pour la montre, la poitrine et le phallus). Les riches sont ainsi assurés d’être les plus heureux, et le capitalisme s’assure que l’argent des riches ne dorme pas sur un compte mais vienne alimenter la consommation.

La course au bonheur est donc aussi une course à la concurrence, à la supériorité. De lui-même, le système relationnel contemporain s’organise pour cultiver cette animosité créatrice de consommation.

Bonheur 2.0.

L’enfant le plus hideux de cette capitalisation de l’intersubjectivité s’appelle 2.0 (lisez : « deux point zéro »). Il s’agit d’une évolution des pratiques de l’Internet dans les années 2000, qui propose la simplification de l’interface entre l’utilisateur et la chair du numérique. Le fondement capitaliste et génial du web 2.0 est que les utilisateurs doivent créer eux-mêmes le contenu de l’Internet. Cela a permis des choses merveilleuses, de Wikipédia aux sites de téléchargements illégaux, et des choses plus ambiguës, de Facebook à 4chan, forum anglophone non censuré où l’on trouve de tout, des Anonymous à la Trump’s Troll Army, de la pédopornographie à l’extrême droite la plus misogyne, suprématiste et complotiste.

Derrière l’amabilité de ces plateformes (qui, pour la première fois, deviennent user-friendly et ne demandent pas de compétences informatiques pour rédiger du contenu) se cache la marchandisation de nos données. L’exposition que nous faisons de nous-mêmes sur ce terrain vague répond alors à toutes les règles de la relecture capitaliste de l’intersubjectivité : tout est fait pour vous encourager à paraître beau, riche, bien portant… c’est-à-dire heureux. C’est l’émulation au bonheur qui pousse à créer le contenu.

Ainsi, pour de larges pans de certaines générations, la médiation indispensable entre moi et moi-même doit passer par l’auto-marketing de l’Internet social. Sartre est contusionné aux coudes et aux genoux à forcer de gigoter dans son caveau. Non seulement cette nouvelle éthique tient plus de l’exhibition que de la médiation, mais en plus elle nie tout à fait ce qu’identifiaient les Grecs : le bonheur dépend peut-être d’autrui, mais le malheur aussi.

Aristote dit : « L’homme est un animal social ». Plaute répond : « L’homme est un loup pour l’homme ». Le néo-libéralisme reprend, dans un admirable esprit de synthèse : « Super ! L’homme a besoin d’être proie et prédateur, on doit pouvoir faire de l’argent avec ça ! » Le moyen de cette agression de l’homme par l’homme ? Le bonheur.

Pourquoi tu veux être heureux ?

Si la notion de bonheur ne cesse de se transformer, c’est que cette notion n’est pas définissable dans l’absolu. D’un point de vue sociologique, le bonheur, ce pourrait être : répondre, par son comportement, à ce que la morale du temps impose comme objectif. L’anxiolytique stoïcien était un idéal de vie, dans un certain code moral grec cet idéal était une forme de perfection.

Pendant les siècles modernes, le bonheur, ça a été la réussite professionnelle, le foyer patriarcal, la mère à la maison et les enfants en blouse au coin du feu. Désormais, si le bonheur rime toujours avec réussite professionnelle, celle-ci ne sert plus à s’assurer d’un certain confort, mais à participer activement au fonctionnement du consumérisme, clef de voûte économique du monde moderne – clef de voûte tout court, donc.

Si les anciens font fausse route en pensant que l’ascèse sociale vaut mieux que la dépendance à l’autre, leur bonheur sans sourire n’en répond pas moins aux mêmes circonstances que l’expansion du bouddhisme en Occident : c’est lorsque la société en général favorise les excès que se développent les contre-morales de l’indifférence. Chez les Grecs, on boit, on fait la fête, on récite de la poésie et on couche avec des garçons de douze ans — donc, après une gueule de bois et une dépression post-coïtale un peu trop forte, certains décident que cela ne peut plus continuer ainsi. Chez nous, on se dépense à dépenser, on s’exhibe à tous les vents, et face à l’épuisement on aspire à un peu de calme et de paix, sous forme médicamenteuse ou philosophico-religieuse.

Norme dominante ou contre-culture, le bonheur est avant tout un positionnement vis-à-vis de l’autre, une étincelle dans le jugement de son regard, la peur de sa désapprobation. C’est, lorsque toutes les conditions sont réunies, loin de la marchandisation universelle, un lien d’être à être qui permet à chacun d’exister. Une connivence pathologique et contagieuse que le capitalisme tente d’exploiter.

Tout compte fait, il n’est pas sûr que Sartre serait sur Facebook, mais il est certain qu’il s’y intéresserait de très près.

Image à la Une © L’École d’Athènes, fresque de Raphaël, exposée dans la Chambre de la Signature des Musées du Vatican (1511).

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