Impressions verticales

À l’heure de la liturgie des connexions, notre époque moderne, au prix d’un travail acharné et soutenu, est parvenue à pervertir l’élan naturel de l’homme vers le beau.

Si la beauté se fait si discrète, si évasive de par les temps qui courent, c’est que sa définition moderne a pris une tournure si incroyable, si extravagante, si scatologique, qu’il n’est pas évident pour l’œil consciencieux et avisé de la reconnaître aux premiers abords. Ô beauté, vague notion à horizon multiple. Ici et là, un écrivain, un peintre, un artisan lui rend hommage dans des formes diverses. Elle se disperse sur les êtres et les choses, au travers des visages d’enfants, des courbes féminines ou masculines croisées au hasard des rues, d’un paysage qui annonce la promesse de l’aube. Elle est le fruit d’un long travail, d’une réflexion, d’un artisanat. Elle est l’ouverture du monde, son déploiement. Si nature et beauté sont éminemment liées, l’homme couve en lui cette dernière, ce don intrinsèque quasi miraculeux ; sinon, de quelle manière aurait-il pu la restituer si lui même n’était pas pourvu de cette grâce. Parlons de la beauté dans l’œuvre. Les créations humaines comme les naturelles possèdent un cycle. Une œuvre se construit lentement. Elle ne peut être dictée par l’immédiateté. Or, les temps modernes ont voulu remplacer le temps humain par l’instantané. La création par le simulacre de la création. Le fil conducteur qui reliait l’homme à la terre a été sectionné, avec lui toutes les boussoles se sont déréglées, les quotidiens se sont métamorphosés. Les bâtisseurs ont laissé place aux jouisseurs éphémères. Sans sacré, l’âme ne peut subsister et par conséquent la beauté non plus. Le nihilisme qui prévaut aujourd’hui comme religion a contraint l’homme au culte de la sensation, du tout venant, à l’anéantissement du discernement. La beauté ne fait plus partie du cahier des charges.

À l’heure de la liturgie des connexions, notre époque moderne, au prix d’un travail acharné et soutenu, est parvenue à pervertir l’élan naturel de l’homme vers le beau. Sortant rames et chaloupes pour ramener au port toutes personnes ne reconnaissant pas cette vue faussée, imposée. Les déjeuners sur l’herbe ont laissé place aux WC tagués et aux éloges du vide. La remise en cause de ces sentiments, de ces bouleversements serait fort malvenue, l’esprit critique dissout aux quatre horizons. La beauté a été crucifiée. L’art moderne est son tombeau. Ses bourreaux, publicité, marketing, gadgets en tout genre, se trouvent être les fers de lance de son aseptisation. Celle-ci est favorisée par les galeries d’art où s’accumulent maintes expériences qui éloignent du ressenti réel aux choses. Le désordre d’impression créé par la surexposition d’images, de mots, l’a noyée dans la mare, où l’eau vaseuse ne filtre rien. L’homme et la femme sont les principales victimes du changement opéré. Car la femme a dû se soumettre, avec ou sans voiles, oublier ses formes, ses imperfections pour entrer dans une standardisation, une nomenclature de cet ersatz de beauté. Rattrapé par le culte du jeunisme, des lèvres gonflées, de l’égo bodybuildé, le corps féminin et masculin a basculé dans une transformation inédite qui l’a irrémédiablement éloigné de la ligne originelle.

Il y a une beauté à régénérer. Sans artifices. Elle a toujours été véhiculée, depuis le fin fond des temps, comme un flambeau transmis. Le désir de produire de belles choses a toujours été l’un des moteurs de l’homme et de la femme. La beauté se trouve dans la vraie vie, celle des corps qui s’aiment, qui travaillent humblement au dessin de leurs existences. Elle se situe dans les ventres des femmes quand elles mettent au monde un enfant. La recherche de beauté n’exclut pas les déchirements, elle inclut la souffrance. Elle n’a pas la forme de produits manufacturés mais celle sortie des établis. Elle n’a pas l’allure d’un mannequin Gucci, mais celle d’une femme des rues. Elle n’a pas l’apparence des zones commerciales, mais celle des vertes prairies. Elle n’a pas le chant des sonneries de téléphones mais plutôt la force des symphonies. Elle a l’allure d’une danseuse. Elle a l’aspect de la vie. La beauté sert à décrasser l’âme, à nous rendre un peu moins vain… Nous ne nous trouvons pas dans une époque forte en âmes… Tant pis. Jusqu’à la fin des temps l’espace infini sera traversé de beauté ; à l’homme de la saisir, de la laisser éclore en lui ou la laisser filer.

La Beauté se suffit à elle-même. Elle est le mouvement naturel de la vie et de tout art.

Photographie © Elliott Verdier.

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1 Comment

  • Répondre août 15, 2017

    Debra

    Très intéressant.
    Je suis d’accord avec beaucoup de choses ci-dessus, mais… en bon avocat du diable, je dois ajouter un grain de sel, là.
    Commençons par une observation qui devrait être à propos sur ce blog.
    Le parcours de l’exposition sur Fantin Latour, présente au Musée du Luxembourg, et au Musée de Grenoble, montre Fantin Latour très en souffrance en tant qu’artiste PEINTRE, avec l’invention de la photographie.
    D’une certaine manière, l’invention de la photo a profondément… pervertie notre rapport à l’art pictural. Par le parti pris idéologique de coller plus près à la sacro-sainte.. réalité ? vérité ? La « réalité » est-elle la vérité ? La vérité, est-elle réductible à la photo du monde VISIBLE ?

    Je ne fais pas mienne l’opposition entre « artifice » et « nature/naturel ».
    Parce qu’il est le propre de l’Homme de transformer le monde qu’il.. reçoit par le biais de ses mains, de ses neurones. Donc, pas d’oppositions réductrices, et faciles.
    Pas de condamnation de la sensation, et de la jouissance, non plus.
    Il n’est pas possible de créer en tant qu’artiste…. INTERPRETE sans un solide ancrage dans le réel de la sensation. Sinon… on fait de l’art conceptuel.
    On peut dire qu’une grande partie de la souffrance de l’Homo modernicus vient de la désintrication de son monde de sensations, son monde corporel, d’avec ses systèmes symboliques, les lettres et les chiffres.
    On POURRAIT revenir au passé et revoir ce qu’a produit ce vaste débat de nos ancêtres autour de l’art pictural comme artisanat OU art, comme si l’artisanat était un degré en dessous.
    Et puis… réexaminons le statut de l' »artiste » dans un monde qui peine à maintenir le Ciel ouvert. Comment être…. un créateur quand on renie le principe même de Créateur ?
    C’est un peu difficile, avouons. Ça s’appelle scier la branche sur laquelle on est assis. Arrive fatalement le moment où on tombe.. dans le vide.

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