Kreatur

Donner à voir les ténèbres de nos sociétés à travers le langage des corps.

Après s’être consacrée pendant une dizaine d’années à l’opéra, la chorégraphe Sasha Waltz met en scène Kreatur, une pièce qui tend vers l’épure au plateau et qui donne à voir les ténèbres de nos sociétés à travers le langage des corps.

Dans un espace ouvert minimaliste où seul un escalier se devine sur le côté du plateau, les interprètes apparaissent et se meuvent dans leurs cocons qui les protègent autant qu’ils les aveuglent. De ces carapaces ou chrysalides, ils s’extirpent progressivement dans une lumière feutrée comme découvrant un monde à l’aube d’un nouvel horizon. Cette première image scénique proposée au public est d’une esthétique sublime comme bien d’autres tableaux de Kreatur.

Libérés de leurs enveloppes, les corps se montrent dans une nudité pudique et évoluent tour à tour avec des gestes saccadés, robotiques comme autant de mouvements amputés ou freinés dans leurs actions qu’ils tentent de dessiner. Les différentes phases présentent une évolution des êtres, traduisant aussi bien un côté individualiste qu’un esprit collectif qui tente de s’unir pour avancer, construire et se soutenir.

Après avoir exploré une phase mêlant partage et simple jouissance – où là, l’utilisation d’une lame/miroir déformant les êtres comme le ferait une lentille de Fresnel mise à plat renvoie les spectateurs à des images brouillées, à des corps en quête de découvertes – le groupe tend à devenir une tribu. Entre animalité et douce sauvagerie, le collectif se resserre dans un mouvement de masse aux accents primitifs.

Kreatur © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon.

Ensemble, ils gravissent un escalier, s’entassent au bord du précipice ; le danger semble être omniprésent mais il est comme contenu par les attitudes de chacun. Ensemble, ils commencent une révolution qui veut aller au-delà des frontières géographiques. Ensemble, ils passent des murs matériels ou immatériels comme une charge traduisant les mouvements de population forcés qui sont, toujours aujourd’hui, un sujet « sensible » en Union Européenne.

Mais, dans nos sociétés, les ténèbres sont très nombreuses et en cela, Sasha Waltz a peut-être voulu trop en dire avec certains tableaux qui ont tendance à s’étirer, perdant ainsi quelque peu de leur portée. La puissance esthétique et le langage corporel et/ou verbal n’en demeure pas moins forts à l’image de ce moment où l’une des interprètes prend les traits d’une gardienne comme tout droit venue d’une prison où violence et humiliation faites à l’individu sont mises en parallèle d’un élan collectif où l’entraide est nécessaire pour (sur)vivre.

Cet élan collectif se retrouve également dans l’affrontement avec une créature noire, menaçante, aux longs pics que l’on peut imaginer acérés. Incarnation d’un virus qui se répand ou incarnation du mal, le groupe fini par faire tomber son masque pour découvrir et montrer que derrière les monstruosités se cache un être, tout simplement, humain.

Sasha Waltz signe avec Kreatur une pièce à la grammaire chorégraphique singulière amenant à sortir de la torpeur et disant que les mouvements collectifs sont une des nécessités pour faire bouger les lignes, combattre les différents maux qui obscurcissent nos sociétés.

Image à la Une © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon.

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Kristina D'Agostin

Rédactrice en chef de Carnet d'Art • Journaliste culturelle • Pour m'écrire : contact@carnetdart.com

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