La Fosse

L’éclat d’un grand coup de fusil dans la plaine.
Voilà ce que les habitants du bourg ont entendu un 21 mai. Ce qu’ils ont appris bien plus tard, c’est l’existence d’une enveloppe reçue une semaine auparavant par la secrétaire de mairie. Elle contenait une lettre manuscrite, rédigée d’une écriture irrégulière et maladroite.

Monsieur le Député-maire,

Le protocole n’a jamais été mon fort. Ce ne sont pas mes années de service dans la Légion qui m’ont appris à écrire des courriers officiels. Je vous prie donc d’excuser à l’avance ma langue naïve et bourrée de fautes. Pardonnez aussi le temps que vous prendra cette lecture ; les hommes politiques n’ont plus le temps de rien aujourd’hui, et surtout pas celui de gouverner. On les engraisse de chiffres, ce qui les enlaidit affreusement. Comme vous avez refusé ces derniers mois de me recevoir, laissant lettre morte toutes mes demandes d’audience, j’ose espérer que vous irez au bout de celle-ci. La dernière lettre que j’ai écrite, voyez-vous c’était à ma femme. Pour nos quarante ans de mariage.

Vivre avec une femme, vous le savez sans doute, nécessite bien plus d’organisation que d’amour. Et comme l’a dit je ne sais plus quel écrivain qu’Yvonne m’obligeait à lire : « Un homme sans femme est un homme sans. »

Puis vient le jour où un homme perd sa femme, et tout le silence du monde envahit sa demeure. Il faut aussitôt enfouir un tas de souvenirs dans cette déchetterie qu’est le cerveau. L’homme, monsieur le Maire, est bien le seul animal qui s’obstine à creuser des fosses avant d’élever des stèles, gravées d’épitaphes dans la pierre du nom de ses congénères, sans omettre de rendre parfois visite à ce minéral sacré. Parce que parler aux morts, je le crois, c’est parler d’amour. « Un homme à qui il ne reste plus qu’une tombe est un homme avec une tombe, et puis c’est tout. »
Ça, c’est de moi.

Cette tombe, monsieur le Maire, cela fait dix ans que je m’acharne à la fleurir, à l’épousseter à petits coups de brosses, tout comme ce portrait que j’ai choisi lorsqu’Yvonne était malade. Je nettoie aussi les autres tombes qui ne sont pas entretenues et que plus personne ne vient chérir. Il m’arrive même d’y déposer quelques fleurs et d’imaginer quelles ont été ces vies qui pourrissent depuis belle lurette là-dessous. Oh, je ne le fais pas par plaisir macabre, non. Seulement par honnêteté. Et aussi pour l’hommage que les petites gens méritent après une vie difficile, anonyme et oubliée. Le plus ironique, c’est que je n’en connais aucun, de ces morts jalonnant le cimetière, à part ma femme ! Il y a par exemple ce Joël Grachon (1897-1917), ou bien ce Michel-Henri Félizard (1920-1942) probablement morts à la guerre, allez savoir, à qui je dépose quelques chrysanthèmes chaque vendredi, comme ça, par pure amitié envers ces jeunes hommes aux tombes noires et délaissées. Il y a aussi cette Mireille Schmidt (1913-2014) elle, en revanche, cent-et-un an de vie, j’ai constaté que ses deux filles l’avaient précédé dans la tombe et je change la terre dans les pots depuis dix ans. Je ne suis pas d’ici, moi, vous le savez, monsieur le Maire, mais j’ai appris à aimer ce lieu où les vivants et les morts viennent se rejoindre. Et je persiste à croire qu’il faut des lieux et des espaces vierges qui donnent encore le goût de la terre et le sentiment des racines.

Quand j’ai appris qu’on allait raser le cimetière pour construire ce projet de centre commercial, avec son « Burger Land » et son centre des congrès, je n’y ai pas cru. Non, c’était trop gros, trop énorme… Mais force est de constater que je n’ai pas réussi à faire échouer ce projet, le vôtre. Il faut dire que je ne connais ni le président d’agglomération, ni le préfet, encore moins le ministre. Quant à la Justice… C’est une trop grande institution pour moi. J’aurais souhaité mobiliser les jeunes mais ils sont partis vivre à la ville. À dire vrai, je crois qu’on devrait leur offrir autre chose que des hamburgers qui font grossir ou des congressistes affamés.
Attaquer les fabricants de burgers et les congressistes comme je l’ai fait, et que je n’ai jamais vus dans ce coin de pays, ça ne vous a pas plu, monsieur le Maire. Suite à ma déclaration dans la presse, vous avez répondu que j’étais un intégriste, un homme du passé, un réfractaire au progrès, un opposant violent et « anti-tout ». Cela est peut-être vrai…
Et pourtant, monsieur le Maire, et pourtant… ce n’est pas moi qui planifie de raser les conifères et les grands feuillus du bois, les tombes et les mausolées, le vieux muret de pierres ou la cabane du vieux Claude. Ce n’est pas moi non plus qui ai la volonté de bétonner des hectares et des hectares de plaine, ou bien de la goudronner pour des parkings… Je n’ai pas cette brutalité-là. Je préfère le vert au noir car cela endeuille moins. Ces dix dernières années, je les ai consacrées à nettoyer la grille rouillée du cimetière, à huiler la poignée grinçante du portail, à ratisser le gravier et les feuilles mortes en automne, à émonder les platanes, à tailler les cyprès, à discuter avec la tenancière du bistrot après le décès de son mari, à m’occuper du chien de Bertilio, aussi, le carrossier portugais enterré près de ma femme et avec qui j’aimais fumer des cigares en regardant la plaine. Je continue d’en fumer, parfois, assis sur sa tombe. Ah oui, j’ai aussi planté des arbres dans l’espoir qu’ils donneront un jour de l’ombre au-dessus du regret. Oh, c’est bien peu, mais comme me l’a dit un jour monsieur le curé : « le peu qu’on peut faire, il faut le faire. »

Je ne veux pas d’autre endroit de calme et de repos, monsieur le Maire, voici la seule raison de cette lettre. Je n’ai pas trouvé d’autre lieu de contemplation à l’heure du crépuscule, je n’ai que cet endroit, moi, cette plaine avec ses aubépines qui blanchissent au printemps et qui me rappellent l’une des robes d’Yvonne. Ici, comme beaucoup d’autres habitants du village, j’ai trouvé un exil au fond de moi, tout au bout d’une vie. J’en conviens, c’est sans doute très égoïste de vouloir veiller les morts, ou de s’occuper à embellir ce lieu près de la Nationale 15 et dans lequel je trouve finalement — sans ironie aucune de la formule — une raison de vivre ! Je concède aussi que ça ne pèse pas bien lourd contre un complexe de bâtiments angulaires qui feront griller de la viande et renfermeront un tas de magasins lumineux. Sans compter que j’ai assez vite compris que les morts seraient plutôt difficiles à mobiliser… Il faut le dire, monsieur le Maire, tous ces squelettes languissant dans la nuit de leurs caveaux n’iront pas débouler dans votre conseil municipal. Partout, dans le monde, on saccage la terre, on la profane. Pourquoi pas ici ? Surtout lorsqu’elle cajole un reste d’os et de vers grouillants. La mort et la nature sont devenues des idées trop lourdes à porter pour l’homme moderne ; finissons-en…
Mais je tiens à vous dire que moi, citoyen de ce pays, de notre vieux continent européen qui n’a que trop souffert, je continue de penser que tout ça, vos Burger Land et vos Congress Center — comme vous aimez les appeler, monsieur le Maire — ça apporte au fond beaucoup d’ennuis et peu de bonheur. Ce n’est que mon humble avis : mais on ne relève pas une civilisation avec du pain de mie et des cravates.

Tandis que je finis d’écrire cette lettre dans le cimetière, sur la tombe de mon Yvonne, tous les morts se joignent à moi pour vous assurer de leur profond dégoût de votre politique. Je sens déjà leur funeste révolte, gronder dans la terre, sourdre sous mes pieds… Si je vous avais pris en otage, vous menaçant de mon fusil, je vous aurais amené ici, monsieur le Maire, pour que dans cette odeur de bois brûlé, vous ne regardiez rien qu’une seule fois les buses au-dessus de la plaine, les ramures des peupliers qui se balancent dans le vent, le chien de Bertilio qui tente de débusquer les taupes, sans oublier le soleil qui court sur les tombes… Et je sais que la vôtre, de tombe — et toutes celles de vos élus finalement plus morts que ceux auxquels je viens rendre visite —, d’honnêtes âmes viendront un jour y cracher dessus.

Dans l’attente de rejoindre cette terre meuble et fertile que j’ai appris à aimer, je vous prie d’agréer, monsieur le Maire, ma cordiale délivrance.

Un grand coup de fusil a résonné dans la plaine.
Aussitôt une nuée d’oiseaux a décollé pour effleurer la cime des arbres et s’envoler dans le firmament.

Puis l’écho s’est dissipé.

Feuillet illustré par une photographie originale de Loïc Mazalrey / Dalam

Écoutez « La Fosse » lu par Antoine Formica.

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