Le cerveau dérangé

Tranchant les anneaux du langage, Antonin Artaud en fait suinter le sang des sacrifiés. Sa folie langagière démasque les enchanteurs pourrissants du logos.

Au fil du temps, Antonin Artaud crée une langue du monstre toujours inassimilable. Piochée dans les corpus hargneux des langues officielles, sa glossolalie parle d’une étrange histoire d’enfantement, de genèse et de chaos. Une lumière noire surgit. Artaud y rappelle que ceux qui se font appeler âmes ne sont parfois que des bêtes et que les doués de raison en manquent parfois atrocement.

Antonin Artaud demeure esclave de lui-même : « Les portes n’existent pas et on ne va jamais que nulle part que là où l’on est », écrit-il dans ses Cahiers du retour à Paris. Pourtant, avant ce constat final, il fut un temps où l’auteur tentait d’ouvrir une porte et provoquait un déplacement capital, cherchant à changer de cadre dans l’espoir de changer d’être. Quelques mois après son retour d’Irlande, il s’embarque pour le Mexique. Et ce périple représente pour l’auteur l’épreuve initiatique par excellence. Artaud en souligne l’importance. Dans Le Mexique et la civilisation, il écrit : « Il y a au Mexique, liée au sol, perdue dans les couleurs de lave volcanique, vibrante dans le sang des Indiens, la réalité magique d’une autre culture dont il faudrait rallumer le feu ». Ce feu intérieur, le poète veut le réanimer en lui afin de retrouver une sorte de sérénité. Antonin Artaud écrit en effet à Jean-Louis Barrault : « Je suis venu au Mexique pour rétablir l’équilibre et briser la malchance, malchance intérieure […] qui vient de moi ». Comme l’écrit Daniel Odier : « Utilisant le peyotl comme une sarbacane, Artaud le Grand Porc de l’Aube pénètre dans l’esprit en voyant la naissance du premier jour ». À la recherche d’un monde perdu, Antonin Artaud espère pouvoir « prendre le bas pour le haut, l’obscurité pour la lumière » afin de se rapprocher d’une Aurore de la « Réalité Divine Suprême » comme il la nomme, mais en précisant à Henri Parisot : « Ce n’est pas Jésus-Christ que je suis allé chercher chez les Tarahumaras mais moi-même hors d’un utérus que je n’avais que faire » au plus près de son pur être débarrassé (enfin) des forces masculines et féminines par ce coït tellurique au sein « non d’une mère mais de la mère ».

Après le voyage au Mexique, la langue d’Antonin Artaud bifurqua comme si elle-même, écrit-il, « quittait l’ici pour fondre ailleurs, fondre et se libérer » et plus précisément encore : « se détacher la dernière petite fibre rouge de la chair », par une glossolalie hymne à la joie comme à la violence, à l’extase métaphysique mais quasiment physique. S’ouvre une expérience organique de la langue afin qu’elle fasse corps avec le sien. « Pour moi – écrit Artaud – il ne s’agit pas d’entrer mais de sortir des choses ». L’écriture sort donc du Père (avec ses règles et repères). La loi est remplacée – selon le Rite du Ciguri évoqué par Antonin Artaud, le sorcier-esprit. Il brandit sa râpe magique d’une parole comme sceptre de la vérité syntaxique. Apparemment alogique, donc folle, la langue explose pour dire monde. Après les Tarahumaras Antonin Artaud n’écrit plus comme avant. Il devient « Arto l’ôteur ». Il n’est plus otage de la langue. Il l’ébranle, la dépasse. Le, vers quoi, et le, à partir de quoi ?, qui fondent l’expérience d’Antonin Artaud trouvent des racines en une langue non maternante. De et par le Mexique naît le dernier langage. Dans ses passages les plus achevés, il flotte librement dans la glossolalie, le borborygme en essaimages qui bousculent le souffle dans, comme par exemple, « le oukente / Kaloureno / Kalour Kerme / Klemdi ».

Voici ce qu’éructe l’auteur en tranchant dans la langue. À celui qui ne se fie plus « aux mots / à la vie / à la mort / à la santé / à la maladie : au néant / à l’être / à la veille / au sommeil / au bien / au mal » et qui « croit que rien ne veut plus rien dire et que tout depuis toujours d’ailleurs n’a jamais cessé de me faire chier » la simple vidange ne suffit plus. L’expulsion prend une autre facture. Et si Gustave Flaubert avait su gueuler de manière expérimentale, Antonin Artaud donnait forme à un espace à la fois phonique et graphique. Il en a fini avec les sentiments et un certain langage : « Je ne veux pas du vague capital, je ne veux pas du précis extérieur lingual », précise celui qui va reconstruire une langue vivante. Le supplicié du langage avance en la transformant en celle du supplicié au sein de son dernier théâtre de la cruauté. La langue devient la machine à briser les liaisons qui servaient jusque-là à croire, communiquer, donc à incommuniquer. L’auteur écorche la langue au moyen d’explosions vocales. Il cherche les scansions « illisibles, syllabe par syllabe, à haute voix, en travaillant ». Sous « Lau scam da lau », le « scandalo » de l’italien n’est pas loin et sous son « maumau » se cache Antonin Artaud lui-même dans le flux de séries dévastatrices de pulsions où se conjuguent toutes les formes de colère, de haine et de révolte. Il faut se laisser prendre à cette olophénie musicale, cette trépidation de forme épileptique du verbe, ce syllabus émotif, rongé, travaillé et qui à l’inverse d’un langage infantile ou à un retour à une babélisation de la langue confronte à l’intensité d’une autre lisibilité du réel.

Antonin Artaud veut lutter contre les étouffements en creusant syntaxe et langage et pour mettre à mal ce que Christian Prigent, dans La langue et ses monstres, nomme le « caveaubulaire ». La langue n’est donc plus avatar, dérive, mais cas d’anti-école en sort les « mots (qui) sont cacophonie de la grammaire (qui) les arrange mal ». Contre le corps mort de logos, Antonin Artaud expulse ce que le corps fou peut faire sortir en son estomac de misère. Il parle enfin de ce que l’écrivain sacrifié nomme le « granit officié » du langage des docteurs et des maîtres.

Photographie à la Une © Pierre-Paolo Dori, Ombre chinoise – Photographie numérique.

Vous aimez cet article ? Partagez-le !
Facebook
Facebook
Follow by Email
Instagram

1 Comment

  • Répondre octobre 6, 2017

    Debra

    Intéressant.
    D’autres hommes ont eu des ambitions semblables…
    James Joyce, D.H. Lawrence, d’une certaine manière, que je préfère, finalement.
    Mais les ambitions prométhéennes appellent la punition qui échoit à l’hubris de cette ampleur.
    Et elle arrive inéluctablement, cette punition…
    La langue… est notre maître à tous. Peut-être, d’ailleurs, est-elle d’autant plus notre maître que nous nous révoltons contre elle. C’est bien connu : celui qui veut démêler ses cheveux les emmêle bien plus en tirant rageusement dessus, qu’en agissant avec patience et.. humilité.

Leave a Reply