L’enfermé

Enfermé dans la cellule capitonnée d’un asile psychiatrique, vêtu d’une camisole de force, voilà comment on imagine un fou.

L’homme, apôtre d’idéologies génératrices de groupes qui s’affrontent dans une violence mimétique institutionnalisée, rompu aux pseudo-arcanes d’un langage binaire dont les seules nuances qu’il tolère sont celles de Grey, est sain d’esprit.

Celui qui marmonne au fond de sa cellule des propos inintelligibles, peut-être échappe-t-il à ces interactions humaines qui, petit à petit, cèdent leurs places à une technologie aux extensions intrusives et régies par des algorithmes froids. Lorsque le regard compulsif, espion, se pose sur l’écran scintillant plutôt que sur l’être humain proche de nous.

Alors il crie entre les murs étroits pour oublier la sur-intellectualisation rigoriste des faits et des paroles les plus absurdes. Et le caractère ? Ah oui, je l’avais oublié celui-là. Celui qu’on brandit à coup d’incivilités ? D’impatience dans les files d’attente ? Par le désir irrépressible d’accaparer un sujet, ou une conversation, pour ajouter un supplément rapide à un égo déjà plus ou moins dimensionné. Le refus inavoué d’écouter les autres, alimenté par le discours médiatique sous-jacent qui exhorte à la compétition dans une société dont les mots d’ordre sont : « je veux », « moi, je ». Là où règnent les Sauron, Voldemort, de la prétention. Pourtant, lorsque Dark Vador retire son casque, à l’instar du chevalier à l’armure rouillée, il voit le monde tel qu’il est : simple.

Argh, je m’égare, il n’y a pas de folie dans tout ça, non, non, c’est acceptable. Peut-être que chez les artistes, boucs émissaires commodes à court terme, l’art n’est pas la vie… Oui, oui, on dit ça aussi. Ni Gogol, ni Dostoïevski n’en parle dans leurs journaux et carnets. Ivan Ilitch, monsieur Tolstoï ! Ne meurt-il pas de cette folie normalisée qui le détruit à petit feu ? De réaliser qu’il est devenu celui que les autres voulaient qu’il soit et non celui qu’il voulait être ? Tout comme l’esprit de Patrick Bateman se dérègle par une folie standardisée dans le Manhattan impitoyable des années quatre-vingt.

Après tout, nous sommes tous un peu Raskolnikov avec notre hache sanglante à la main tentant de nous persuader que nous avons raison. Croire que le sacrifice des autres et l’ignorance de leurs vies intérieures ne sont que des maux nécessaires pour accéder à une supériorité en carton mais combien vénérée, crainte, admirée… Pourtant, nous savons au fond de nous-mêmes que la vérité se trouve dans les paysages glacés de Sibérie.

Et puis vous là-bas ! Au fond de ce bar obscur ! Jean-Baptiste Clamence, c’est bien ça ? Le mensonge de votre vie réussie aux yeux de tous ne se heurte-t-il pas à la vérité de votre cœur ? Alors la chute, monsieur Camus, pouvez-vous m’aider à la donner ? Voyez-vous, je dois finir ce texte. Non, bien sûr. Nous sommes seuls face à tout ça. Comme Hamlet qui se tient au milieu des cadavres et des tombes ouvertes tandis qu’il contemple le crâne de Yorick. C’est bien d’un fou qu’il se souvient, de cette folie, car le sourire de « l’enfermé » hante nos âmes à travers les siècles.

Photographie à la Une © Pierre-Paolo Dori, Terreur – Photographie argentique sur papier Washi.

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1 Comment

  • Répondre octobre 9, 2017

    Debra

    Ce qui est intéressant dans votre évocation de Yorick, dans « Hamlet », c’est de remarquer la charge et la fonction du fou dans une société féodale, avec un roi qui détient le pouvoir, en chef. Le fou est celui, qui par sa fonction, ose dire ce qui risque de déplaire au pouvoir incarné, pas diffus. Le fou dans les pièces de Shakespeare dit vrai au pouvoir, alors que les autres craignent trop pour leur peau et leur bifteck. Il est autrement plus libre, et incarné, qu’une presse clamée « libre ».

    C’est trop facile d’incriminer les égocentriques dans une civilisation qui a une dette si grande envers Descartes, et avant lui, maints autres qui plaident pour une conscience de soi, couplée à une volonté d’autodétermination.
    On ne peut pas accéder à une conscience accrue de soi sans dégâts du côté de la spontanéité, et de la fraicheur. Les avantages ont toujours leurs inconvénients.

    Et puis, le drame le plus subtil, à mes yeux, est l’état où nos langues savantes, et conceptuelles, souvent nous ont réduit, sidérant notre incarnation, et notre élan de vie.
    Cessons d’incriminer la pensée. L’animal qui chasse sa nourriture pense ; il ne tombe pas sur sa pitance sans un minimum de réflexion.
    Nos péchés… sont ailleurs.
    Alors que nos ancêtres ont proclamé que l’Homme n’était pas une île… l’individu devient une île inapte à écouter.. son PROCHAIN, celui qui est proche, dans l’espace de sa vie, et pas.. lointain, sur les ondes, à la télé, par exemple.
    Saviez-vous que le mot « écouter » sur le plan étymologique participe à la contrainte.. d’obéir ?? De PRETER son attention à quelqu’un ? Voyez-vous beaucoup de personnes qui acceptent.. d’obéir à l’heure actuelle (bon, tout ça remonte à très loin, d’ailleurs), et qui sont prêtes à le faire… avec grâce ? Moi, non.
    Cet état de fait découle de la nature idéologique du mot « individu » d’ailleurs, et du projet de civilisation que ce mot colporte.

    La tragédie de la modernité, c’est d’avoir privé le fou de sa charge, et de sa fonction.. par bienveillance, qui plus est. Le roi ayant perdu sa noblesse, le fou l’a perdue par la même occasion.
    Mais la sagesse populaire ancestrale affirme que le chemin vers l’enfer est pavé de très bonnes intentions.
    Cela se vérifie tous les jours.

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