Violence(s)

Hirondelles du printemps des peuples.

Limoges, Théâtre de l’Union (CDN du Limousin), où le festival des Francophonies accueille Violence(s), une production du Théâtre National Tunisien que dirige l’un des auteurs, Fadhel Jaïbi. Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar sont des artistes exceptionnels, de stature internationale, qui ont œuvré dans l’indépendance complète depuis 1976, et sont aujourd’hui consacrés par les institutions culturelles de leur pays, la Tunisie.

La salle est en pleine lumière, le public converse bruyamment. Le plateau est visible : la scène est réduite à son avant-scène par un mur frontal qui occupe toute la hauteur. Il est noir, et ne laisse qu’un passage étroit, au centre. Contre le mur, des bancs, comme dans le couloir d’un commissariat, ou celui d’une salle d’audience, ou d’un hôpital psychiatrique, ou comme la cour d’un pénitencier, ou même comme une rue de quartier populaire où se retrouvent des jeunes gens qui s’aiment et se tabassent.

Au devant de cette avant-scène, faisant saillie vers le public, une avancée réduite, une tribune où l’on a placé une simple table et deux autres bancs, qui feront figure de parloir en prison, ou de bureau pour prendre une déposition, ou encore de salle quelconque mise à la disposition d’un avocat et de son client.

Ces lieux précis vont paraître à l’imagination du spectateur, en fonction du jeu des comédiens. En fonction, aussi, des interventions d’un percussionniste, placé lui aussi en saillie vers le public, côté cour, muni d’une batterie électrique.

Mais pour l’instant la salle en pleine lumière est bruyante comme une canopée remplie d’oiseaux. C’est alors que, sans que rien ne change, une comédienne, à l’avant-scène, fait un pas hors des coulisses. Elle tient un sac d’une main, et de l’autre porte à sa bouche un mouchoir blanc plié en quatre. Elle ouvre de grands yeux. Alors en quelques secondes le public se tait, et l’attention se généralise.

Est-ce l’effroi qui l’a saisie ? L’air est-il irrespirable ? Ce linge blanc à la taille de sa main, qui ne laisse voir que ses grands yeux, va-t-il jusqu’à montrer, dimensions comprises, un voile de civilisation ? Est-il le symbole de notre soirée ? Celui de l’art que nous aimons ? Délicieuse incertitude de l’imagination du spectateur devant ce prologue qui évolue lentement vers la narration. Celle-ci n’en sera que plus précise et forte, avec la plus grande économie de moyens.

Se tisse alors le fil de plusieurs histoires parallèles, dont le point commun est d’être passées par un moment de folie meurtrière inouïe.

Violence(s) © AttilioMmarasco.

Les personnages et les situations représentées sont donnés à des distances variées. Distances dans le temps : au moment de la déposition, ou bien après la condamnation, avant un procès, pendant l’enquête policière, durant la détention de longue durée. Distances dans l’espace : entre les quatre murs d’une prison, d’un hôpital, d’un commissariat.

Les situations sont très simples : l’avocat ou l’inspecteur de police veulent un aveu, la fille voudrait que la mère reprenne conscience de ses actes, le meurtrier passionnel homosexuel voudrait échapper à ses démons, la vieille femme veut qu’on la laisse fumer en silence, la psychiatre à bout de nerf ne veut pas s’occuper de la famille d’un terroriste, la femme battue qui a sauvagement tué son mari, lui rendant en quelques minutes la part égale des souffrances qu’elle a subi pendant vingt ans, voudrait rentrer chez elle… La rencontre de ces personnages, qui sont comme des vecteurs intentionnels obstinés, engendre une représentation souvent poignante de la barbarie sur laquelle se tord la condition humaine.

Cet homme était rentré chez lui, il faisait une ratatouille, il avait un couteau en main, mais le sang se mêlait au jus des tomates. Quatre hirondelles étaient venues sur le rebord de la fenêtre. Il doit se rendre à une évidence qui lui est martelée par son avocat, mais à laquelle il ne peut faire face : il a égorgé les hirondelles, et surtout son amant, qu’il a traîné, ruisselant, jusqu’à la baignoire, pour l’y oublier. Tout ce qu’il peut faire c’est de s’accroupir sur le rebord du banc de sa cellule, comme une hirondelle, et pleurer, et bavarder sans fin, comme pour couvrir de mots insensés cela même qui n’a pas de mot pour être dit, à savoir le fond métaphysique, la source incompréhensible du meurtre, l’énigme majuscule.

Derrière cette déchirure du sujet, le sujet lui-même, l’homme, tremble et se blottit comme une hirondelle, contre l’hirondelle voisine, tous perchés sur le même fil électrique. Ainsi des quatre gamins qui ont poussé leur professeur par la fenêtre. Ils l’ont fait mais rien ne l’explique. Rien. Mais ils l’ont fait. « Vingt ans » leur assène l’inspecteur de police. Ils auront vingt ans pour méditer une phrase de Camus selon laquelle ce qui définit l’homme est la puissance de s’opposer aux élans de sa propre barbarie, et d’en triompher.

Ces hirondelles qui n’auront pas fait le printemps se trouvent écrasées par l’autorité sublime du maître, qui, puisqu’il est trop tard, ne les avance guère. Peut-être est-ce là une leçon politique à laquelle nous aussi nous sommes sourds : qu’il ne s’agit pas d’attendre l’irréparable pour commencer à réfléchir. Il y va de la responsabilité de nos institutions. Cette course poursuite est en principe perdue d’avance, mais la victoire de l’humanité, c’est de ne pas l’abandonner.

Ce théâtre de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar nous reconduit aux sources de l’art de la tragédie, le renouvelle et le revivifie profondément. Avec Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, ou Julien Gosselin, ou encore Célie Pauthe, chacun par des chemins très distincts, ils reprennent avec courage la considération fascinante de ce qui nous dépasse, un art que les Grecs avaient enracinés dans leurs cycles mythologiques sanguinaires, cannibales, incestueux : le cycle des Atrides et celui des Labdacides. On peut les opposer à d’autres artistes, comme notamment François Cervantes ou Laura Bazalgette, qui, avec beaucoup d’intérêt et de charme eux aussi, voire une plus grande recherche prospective, travaillent à construire une plus grande distance d’avec nos démons, ce qui produit des spectacles plus lumineux, moins sombres, sans concession pour autant.

La référence aux Atrides, qu’elle soit évidente ou absente, demeure ainsi l’un des pôles majeurs de la création théâtrale aujourd’hui, et d’un art qu’on peut continuer de nommer art tragique, un art vif.

En l’occurrence il doit aussi nous protéger, nous autres comme les Tunisiens, et tous ceux qui veulent la liberté avec l’état de droit, d’un complexe de culpabilité, fantasme délétère selon lequel la dictature et le joug totalitaire, en pesant également et absolument sur toutes les personnes, auraient eu pour vertu de refouler le crime. Justifier la servitude par la sécurité. Le printemps, au contraire, c’est quand les hirondelles, civilement, « s’empêchent » (comme dit Camus) sans s’asservir.

Photographie à la Une © AttilioMmarasco.

Article initialement publié sur Nonfiction.fr

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