Les bonnes heures

Le bonheur n’a rien d’extraordinaire, il se glisse chaque jour dans les interstices de notre vie… Ces « bonnes heures » deviennent alors extra-ordinaires lorsqu’elles sont savourées en toute conscience…

Recevoir une lettre des impôts avec un chèque libellé à son nom à l’intérieur,
Être prise dans une soudaine averse et sortir avec panache son parapluie sous le regard envieux des badauds,

Déguster une crêpe brûlante à la crème de marron après un bain de mer salé et se faire essuyer le coin des lèvres par une âme bienveillante,

Avoir le trac avant une audition de chant, monter sur scène sans réussir à sortir un seul son, puis revenir quelques instants plus tard encouragée par le public et chanter Our Love Is Here To Stay de Gershwin d’un seul trait,

Ramasser les fruits de son jardin et se gorger de prunes et mirabelles ou bien les dénoyauter un à un pour confectionner confitures et autres compotes et un soir d’orage d’été, dessiner de petits fruits sur chaque pot puis admirer tous ses pots bien alignés dans sa réserve secrète,

Faire sept heures de train d’affilée pour arriver dans une station au fin fond de la Suisse, saliver devant un restaurant italien bondé, se faire allègrement refouler par une Suisse-Allemande peu avenante, sortir penaude puis apercevoir un client régler sa note et revenir victorieuse en anorak orange, saluée chaleureusement par le reste des clients et enfin, se délecter d’une succulente assiette de gnocchis au gorgonzola,

Se faire masser le cuir chevelu chez son coiffeur préféré et caresser en même temps les petits plis d’un teckel appelé Monique lové sur ses genoux,

Découvrir une boutique de thés raffinés à Zurich et, dans un allemand approximatif, converser avec la patronne chinoise en soulevant les couvercles des boîtes à thé argentées savamment ordonnées,

Se faire courtiser par un homme, l’apercevoir quelques jours plus tard sur un ponton avec une petite fille dans les bras criant « Maman ! », commencer à marmonner des insultes depuis sa serviette puis surprendre dans une conversation qu’il s’agit de sa sœur et de sa nièce et soudain retrouver le sourire,

Fourrer ses doigts dans les bouclettes ondulées du pelage de son chaton angora et lui susurrer au creux de l’oreille des mots d’amour chat,

Inventer une recette avec les restes de son frigidaire et se régaler,

Se souvenir avec fierté de la fois où on a eu la meilleure note en maths de toute la classe (c’était en 6e !) et avoir retrouvé sa copie,

Trier la maison de ses parents et redécouvrir son chien à roulettes Fisher Price qu’on croyait perdu,

Savourer un demi-avocat mûr à point et tremper les lèvres dans un fond de Pineau des Charentes,

Humer l’air des pins maritimes et se sentir gonflée à bloc sur son vélo jaune pliable,

Faire du catamaran avec un vent parfait et un coéquipier aux yeux bleu azur puis faire l’amour avec lui un soir de pleine lune, face au phare de Cordouan, dans le Domaine des Fées,

Partir à Venise en train au pied levé, loger dans un couvent, discuter en anglais avec une Sud-Africaine mariée à un prêtre évangéliste et étudier l’hébreu à l’université de San Servolo en empruntant chaque matin un vaporetto,

Contempler la première nouvelle pousse d’une orchidée qu’on croyait morte et lui caresser les feuilles pour la remercier,

Retrouver des cartes postales et autres lettres d’amis d’enfance remplies de mots doux et tendres,

Découvrir que l’adage « Mariage pluvieux, mariage heureux » est en fait une déformation de « Mariage plus vieux, mariage heureux »et se sentir en pleine confiance,

Déguster les beignets de pommes de terre de sa Maman avec du sel et une salade verte,

Faire du pédalo en février sur le lac d’Annecy et plonger dans l’eau en sous-vêtements pour faire rire ses neveux et nièces et s’apercevoir en sortant de l’eau que lesdits sous-vêtements couleur chair sont devenus transparents,

Découvrir un carré de morilles comme par enchantement dans son propre jardin et penser que c’est un cadeau de départ de sa chienne adorée,

Étouffer un fou rire incontrôlable avec sa meilleure amie à un concert de musique classique et se faire montrer les gros yeux par les auditeurs attentifs,

Jouer dans une pièce de théâtre pour la première fois et, d’excitation, se cogner le nez contre un mur en allant chercher un accessoire,

Passer une partie de la nuit allongée contre son chien apeuré par l’orage et les éclairs,

Relire des lettres d’amour écrites à d’anciens amoureux, les trouver poétiques et les ranger dans une jolie boîte ou les brûler,

Mettre une énergie folle pour organiser les soixante-dix ans de sa mère, se faire engueuler par sa tante en arrivant puis s’arrêter net devant un panorama à couper le souffle,

Flâner dans une belle papeterie, toucher les matières de toutes les couleurs et respirer à pleins poumons l’odeur des carnets flambant neufs,

Chausser du 35 et trouver des escarpins de femme à talons qui nous vont, façon Cendrillon,

Voyager seule avec son père à Jérusalem et rencontrer Frédéric Barreyre de France Inter,

Raccrocher au nez de sa directrice à l’opéra sans s’excuser,

Arriver à une réunion de travail avec des élus en tenant un chaton dans ses bras trouvé sur sa route et l’adopter,

Partir en urgence chez le vétérinaire avec son père et après un long temps d’attente, voir surgir notre petite chienne boitillante, un bandage sur la patte, et se sentir tout chose,

Être sur le point de faire l’amour avec un surfer dans son van et changer d’avis à quatre heures du matin, partir en le laissant seul dans son van,

Inviter tous ses amis de promotion à un nouvel an déguisé et voir débouler son père en costume léopard,

Se remémorer les génériques des dessins animés de son enfance avec des amis,

Déguster une éclade au bord de la Seudre et avoir les doigts tout noirs,

Compter le temps entre un éclair et un coup de tonnerre,

Enterrer son père par une somptueuse journée d’hiver en fredonnant avec son chœur Que la montagne est belle de Ferrat…

La liste est inépuisable… Et vous, quelles sont vos « bonnes heures » ?

À ceux qui disent que le bonheur est éphémère, je leur dirai « oui, il est éphémère mais constamment renouvelable… »

Photographie à la Une © Lilia El Golli, Fiat Lux.

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