Prélude à ton autre

Prélude a ton autre

Tu es ce paradoxe sans contradiction. Tu es cette complexité sans la moindre équation, cette simplicité sans sympathie. Tu es ce problème sans issue. Tu n’es pas ce que tu veux être, tu ne veux pas ce que tu seras. Tu es cet orphelin enfant roi. Tu es tous ces projets avortés, tu es ces enthousiasmes déchus, ces promesses tronquées, ces mensonges inutiles, cette œuvre inachevée. Tout ce à quoi tu donnes vie et sens s’éteint sans achèvement, à commencer par toi. Tu es cet écrivain qui n’écrira pas, cette fêlure persistante. Tu es l’artiste sans œuvre d’art, l’olivier amoindri. Ton coeur n’insiste pas, ta raison renonce. Tu vois en la beauté tes limites, en la vérité une fausse monnaie, en l’amour la perte de soi ; l’éternelle vacuité semble être ton leitmotiv. Le refrain de tes songes n’est que fiel et liqueur. Tu t’endors, la gorge serrée de te haïr et de t’aimer. Les mots te font peur, plus encore que les choses.

De Quincey sans drame, seules quelques voluptés semblent pouvoir t’apaiser, l’instant d’une ivresse. Tu es le roman inachevé, les frères Karamazov, le chef d’œuvre inconnu et tout ce qui nait sans mourir, sans naitre pour aboutir. Tu es l’ébauche, tu es l’esquisse, le palimpseste sans passé, la mémoire privée d’horizon. La majuscule ne verra jamais le point. L’exorde sans clausule, puisque privée de direction, d’investissement, de foi en celui qui est toi.

Toi. Trois lettres pour un échec. Tu es le triomphe de la facticité. Tu suis la foule, la foule te rit. Toujours et jamais riment en toi, promesse sans lendemain. Tu te nappes dans le vide, for intérieur. Enveloppe décharnée, façade obsolète abandonnée au vent du monde, tu ris d’être toi.

Imposture manifeste dans laquelle tu te complais. Paraître plein quand on est, comme on dit, que vide et creux, tu es Figaro, mais tes noces se reposeront dans le noir de ta conscience et la bile de ton coeur nacrera la romance. Ni ténébreux, ni prince, tu es l’inconsolé sans chagrin, le déchu d’aucun trône.

Tu es le sol fécond sur lequel plus rien ne poussera, le talent endormi sans possible réveil. Tu es un désert sans dune, l’arbre sans fruit, le Christ sans apôtre, Paul sans Virginie, Roméo sans Juliette, Scott sans Zelda. Tu es le manque. Le manqué, la peur d’échouer précède l’envie même de créer. La perfection comme refuge abrite ta lâcheté.

Le curseur clignote sur la page blanche. Les mots ne viendront pas. Ton désir d’écrire bute sur le voile de tes peurs. Oser est un blasphème. Pourquoi se découvrir et s’offrir nu à la foule des cyniques ? Tu es la médiocrité victorieuse. Tu as vu dans la tempérance l’asile du médiocre ; tu es désormais l’athlète sans trophée, le pianiste d’aucune formation, l’étudiant brillant mais terni. As-tu jamais su garder celle que tu aimais ? Amour sans retour, élan privé d’envol, le kaléidoscope de ta mémoire reflète la bruine maussade de vingt années sans éclat. Pourtant tu te complais dans cette idée de toi-même et, certains jours, tu parviens même à cracher un bonheur factice sur ceux que tu penses plus bas que toi. Car tu es le mépris même, agaçant mijauré, intimement convaincu d’un talent prêt à éclore, d’une gloire à venir. L’attente ne fut jamais si confortable.

Tu n’écris pas. Ton roman pourtant vit en toi, les soubresauts de ton esprit le forgent à mesure et lui projettent tes impulsions. L’intrigue est tracée, les

toi. trois lettres pour un échec

idées ébauchées ; ses personnages sont plus réels que toi. Les notes et les contre-notes s’accumulent sur ton bureau, feuillets noircis d’enthousiasme, particules élémentaires d’une œuvre grandiose de l’imagination. Balzacien – les prémisses en toutes choses ont une délicieuse saveur – tu les multiplies indéfiniment. Elstir ! Fiévreux, comme le soldat la veille de la bataille, tu retardes l’échéance. Bientôt tu devras te mesurer au vide. Remplir de toi l’immensité désespérante. Mais a-t-on déjà projeté le vide même ? Ahanant sur chaque lettre, tu entrevois l’échec. Tu t’échoues sur la page. La lampe de chevet est le seul témoin de cet affrontement entre toi et les mots, toi et le vide, toi et toi-même. Tu es le seul à convaincre, et là est le problème. Épique chronique d’une défaite déjà écrite. Tu es ton propre censeur ; commencer t’est impossible, créer, interdit. Les mégots s’entassent dans un cendrier fumant et l’ascension des volutes laisse filtrer les reflets carmin ou ambrés d’un verre presque vide, mais le blanc persiste et signe. Ce blanc, terrible miroir de la vacuité de ton être. L’alcool doucereux et les miasmes de tabac froid alourdissent ton esprit et bientôt tu renonces. Idées sans racine, esprit sans plume, ce roman c’est toi. Tu ne l’écriras pas.

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