Rules of the game

Recess, Why Patterns, Rules of the game : fulgurante beauté, décevante beauté.

Le ton était donné dès la programmation, de manière presque anodine, sous la forme d’une courte citation de Jonah Bokaer, perdue dans le livret : « Il faut aborder ces trois pièces comme une approche de l’espace, et du ratio entre le temps et l’espace. » Effectivement, le parti-pris se fait sentir dès l’entrée dans la salle ; fumigène, lumière bleutée, douce électro-pop et douches claires qui inondent autant de danseurs et danseuses statufié-e-s longtemps ; le public s’installe, discute, se tait. Noir. Les figures s’animent… pour sortir de scène ; première image, première rupture, fin de la séquence une.

Recess, deuxième séquence. Un danseur arpente le plateau, y déroule un long et large ruban de papier glacé qu’il parcourt, plie, déchire, déplie, déroule encore. La musique ressemble à certains morceaux d’EZ3kiel, longues notes lancinantes rythmées de sons mécaniques ; l’interprète l’accompagne de mouvements déliés qui se fracassent à chaque battement du beat. Quelque part sur le papier, une silhouette extrudée, une absence dans laquelle vient se glisser le danseur. Ici un second interprète se glisse subrepticement sous une boule de papier froissé et anime un instant un origami étrange. Là, la silhouette arrachée à la feuille revient sur scène pour couvrir le soliste d’un double immaculé. Ici encore la longue page prend vie, à mesure que l’on danse sous elle. De nombreuses images jaillissent, toutes avortées avec un empressement criminel. Il y aurait matière à danser, à rêver plus loin, à tutoyer des chimères, mais les propositions, nombreuses, ne sont souvent qu’effleurées : l’origami meurt sans avoir rencontré le soliste, la page s’effondre après quelques soubresauts, la silhouette finit chiffonnée avant d’avoir eu le temps de nous dire quelque chose de nous-même ou du monde. L’équipe des techniciens s’empresse de débarrasser le plateau des vestiges d’un rêve mi-né : on efface tout et on recommence.

Why patterns, troisième séquence. Deux duos, ou quatre solitudes se rencontrent sous un orage de balles de ping-pong. La constance et les variations dans le travail de Jonah Bokaer se font jour. Pour le chorégraphe : « la chorégraphie est avant tout un art visuel. [Son] approche de la danse est très influencée par les nouvelles technologies. » De ces dernières émerge d’abord le choix du format : les pièces sont courtes, une demi-heure chacune, déconnectées les unes des autres. L’heure n’est plus à l’histoire doucement racontée mais à la mignardise qui se consomme en bouchées – trop ? – rapides. Se retrouve aussi l’éclectisme du web, les conjugaisons inattendues entre l’humain, la matière, le son et la lumière. Et oui, le travail visuel, notamment la construction d’espaces scéniques modulables prime. Dans Recess la feuille blanche découpe la scène noire, ici ce sont des carrés de lumières façon king-sized Billie Jeans, et des tubes remplis de balles qui isolent ou regroupent les danseurs et danseuses, façonnent l’espace à mesure que le temps passe et que les relations se nouent ou se décousent. Une fois encore des fulgurances magnifiques jalonnent la pièce. Une fois encore, elles s’évanouissent avant de s’épanouir.

Entracte. Rules of the games, quatrième séquence. Après le solo Recess, passés les duos de Why Patterns : le travail de groupe dans Rules of the games. Après le papier, les balles de ping pong, voici la vidéo, les ballons de basket et la céramique. Après la page longue, les dalles de lumières, voici un ring de papier. La musique de Pharrel Williams s’inscrit dans la continuité des morceaux précédents, peut-être moins linéaire, plus lunatique ; elle rencontre l’histoire de la pièce de Pirandello Il giuoco delle parti, de sorte que la narration transparait plus clairement : voici l’amant, voici l’aimée, le duel, l’amour… La danse contemporaine rencontre la capoeira pour quelques figures plus acrobatiques que de coutume, le dénouement arrive, noir, applaudissements, salut.

La soirée se termine sur de nombreux sourires. Un enfant a ri, c’est une victoire précieuse. Mais je ne peux m’empêcher de me demander ce que ces trois morceaux auraient pu être si le « ratio entre le temps et l’espace » avait été autre que celui, effréné, des nouvelles technologies ; si chaque petite perle, et j’en retiens beaucoup, avait reçu l’attention, le temps, l’investissement nécessaire ; cette part de risque dur pour se dilater et créer un espace non plus scénique mais onirique. J’ai rêvé des voyages qui ne furent que départs, abrupts retours au siège : dure règle du jeu… Mais peut-être n’ai-je pas su m’y laisser prendre ?

Photographie à la Une © Sharen Bradford.

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