Joël Pommerat ou l’imitation réinventée

(Hommage à Diderot).

Joël Pommerat est un « écrivain de plateau », ce qui signifie qu’il écrit son texte au moment même des répétitions. Il a reçu quatre Molières 2016 : meilleur spectacle du théâtre public, meilleure mise en scène, et meilleur auteur francophone pour Ça ira (1) – Fin de Louis ; meilleur spectacle jeune public pour Pinocchio.
Passée la colonnade du Palais-Royal et le jardin où Camille Desmoulins initia jadis certains genres de nuits debouts, c’est au café même où Philidor, le joueur d’échec, eut coûtume de « pousser le bois », que nous avons retrouvé non point les catins du passé, mais un certain neveu éternel, qui traîne encore par ici, après deux siècles, et qui avait son mot à dire sur Joël Pommerat. 

Le Neveu : L’écriture de Pommerat ? Dans Ça ira – Fin de Louis ? Voulez-vous une formule ? Une écriture dans le présent de la soirée. Notez bien : une écriture dans le présent de la soirée, et non pas, comme je l’ai lu ici ou là, « au présent du passé ».

Carnet d’art : Toute écriture théâtrale est une écriture dans le présent de la soirée. Qu’est-ce que vous racontez ?

Le Neveu : Cette formule, mon cher, n’est qu’une périphrase pour désigner la mimesis, ou l’imitation. Ce qui caractérise l’imitation en effet, c’est qu’Œdipe, le héros mythique, tout à coup, apparaît sur la scène, au présent de la soirée, et demande à voir Tirésias.

Carnet d’art : C’est donc bien quelque chose d’universel et de bien connu, au théâtre.

Le Neveu : Oui d’accord, le Louis de Pommerat lui aussi paraît sur la scène, avec son ministre, comme tout personnage de théâtre. Mais – surprise ! – le ministre n’est pas Necker ! C’est seulement « le premier ministre ». On ne peut l’identifier à Necker.

Carnet d’art : Personne n’est censé avoir relu Michelet avant de venir…

Le Neveu : Oui mais là, ce personnage est posé d’emblée comme anonyme, vous comprenez. Du coup, Louis n’est pas tout à fait non plus Louis XVI.

Louis c’est ce grand type en costume cravate à peine recherché. Il semble écouter avec grande attention un petit monsieur très énergique. Ce petit monsieur manifeste une intelligence parfaite des problèmes du pays, un jugement solide et une belle capacité à diriger ce Louis qui peut-être ne l’aime pas. C’est « le ministre ». Il a cette morphologie commune à Michel Rocard et Pierre Mendès-France. Mais son costume, c’est plutôt celui de Jacques Chirac et il porte les lunettes massives de ce dernier, à verres rectangulaires. Et c’est cela que j’appelle écrire dans le présent de la soirée.

Carnet d’art : Vous voulez dire que Pommerat transpose simplement les personnages de 89 dans notre siècle ?

Le Neveu : Non, ce n’est pas ça. Transposer les personnages dans votre siècle, ce serait effectivement écrire l’histoire « au présent du passé ». Ce serait mettre le passé dans le présent. Il ne fait pas ça, Pommerat. Il écrit, je le souligne, dans le présent de la soirée.

Carnet d’art : Quelle différence ?

Le Neveu : Eh bien, voyez, je crois qu’au théâtre, surtout le théâtre tragique qui réfère à des personnages dit « historiques », ou au moins mythiques, on fait trop souvent revenir des ombres. C’est des fantômes, des fantômes de chair et de sang, mais des fantômes quand même. Ils sont en chair et en sang parce qu’il y a les comédiens qui leur donnent ça, précisément, leur chair et leur sang. Mais c’est tout de même des fantômes. Et le théâtre, le théâtre disons… vivant, depuis Brecht au moins, mais certainement depuis toujours, il lutte contre les fantômes. Le théâtre il a un problème avec la tradition, parce que la tradition ça tue ce qu’il y avait de vivant au départ. Les fantômes c’est des fantômes, c’est des morts. Mais avec Louis, personne ne revient de nulle part, ni du passé, ni du pays des morts – la scène, ou « le plateau », n’est pas un espace d’incantation. La scène, ce n’est pas un lieu ni un moment où l’on fait tourner les tables pour faire venir les esprits. Les gens (et non plus tout à fait les personnages) sont là tout simplement, dans le présent de la soirée, vous dis-je. Ils sont sans masque (ils ne sont plus des personnages).

Carnet d’art : Mais il faudra bien qu’ils soient des personnages, et des comédiens incarnant des personnages. C’est la loi du genre, non ?

Le Neveu : Oui, mais non, car Pommerat, ses comédiens, il les montre dans l’instant d’avant qu’ils deviennent des « personnages », et en l’occurrence des personnages du récit historique. Il a compris que raconter une histoire c’est revenir à la source des événements et des sentiments, avant que sur eux ne se soient refermés toutes les renommées, toutes les forces du fameux, tous les mouvements mythologisants que le devenir humain – c’est inévitable – rassemble sur le passé, comme Antigone met du sable sur le cadavre de Polynice.

Carnet d’art :  Une écriture « au présent du passé » serait donc incantatoire, et impropre, théâtralement hors-jeu… ?

Le Neveu : Elle prolongerait le mythe, elle serait idéologique. Or le mythe, mon cher ami, est… funérailles !

Carnet d’art :  … Alors que l’écriture de Pommerat serait « au présent », tout court… ?

Le Neveu : Oui. Et ça veut dire que la vérité parle aujourd’hui du côté d’une imitation toute de rigueur, une imitation très épurée, et non du côté de l’incantation ni de la magie. En ceci, il met hors-jeu une certaine famille du théâtre contemporain. Et d’une certaine façon, il reprend le secret balzacien : narrer l’envers de l’histoire.

Carnet d’art : L’envers de l’histoire ?

Le Neveu : Eh oui. L’envers de l’histoire, c’est la vérité des choses, telles qu’elles se passent. Le théâtre il doit montrer ça. Platon il s’est trompé, là-dessus.

Carnet d’art : Platon ?

Le Neveu : C’est Platon qui a mis le doigt sur cette idée séduisante, mais fausse. Idée fertile, mais qui ne définit pas le théâtre – elle définit plutôt les églises : le théâtre serait soi-disant un art de possession, d’incantation, voire de chamanisme. L’incantation, c’est l’exercice physique et spirituel d’un comédien-chamane (le rhapsode), qui ferait revenir réellement les ombres du passé, Achille et compagnie, tout droit depuis le pays des morts. Or, merci bien, nous ne pouvons pas y croire.  – Ou bien c’est que nous ne sommes plus au théâtre, mais dans une sorte de sanctuaire. D’ailleurs, le mythe d’Orphée le dit : on ne fait pas revenir les morts. Dès qu’il se retourne Eurydice redisparaît ; or au théâtre les personnages sont tournés vers le public et ne disparaissent pas. C’est impossible que ce soit des ombres. Ce n’est pas des ombres. C’est du vivant, cette affaire-là.

Carnet d’art : Je croyais que l’idée de Platon c’était que la poésie est mensonge.

Le Neveu : Eh oui, c’est logique. Les comédiens pratiquent l’incantation, d’après lui. Mais ils la pratiquent par jeu, et même ils la pratiquent faussement, pas comme de véritables prêtres, car c’est impossible, encore une fois, de faire revenir les morts autrement que si on est prêtre, c’est-à-dire si on sait faire. Les artistes sont des menteurs ; ils ont la prétention de tromper leur public, en faisant dire ce qu’ils veulent aux héros du passé. Et ce n’est pas tout : lui, le public, il se laisse faire, il est complaisant, il sait très bien que c’est bidon, et il l’accepte, et il aime ça. On ne sait plus lequel est le plus vicieux, du comédien ou de son public. L’art c’est du mensonge et le peuple c’est de l’hystérie. (Quant à savoir si les curés ne font pas semblant non plus, et si les philosophes savent s’y prendre – comme dit Nietzsche – avec la vérité, on en parlera une autre fois.)

Carnet d’art : Êtes-vous sûr que ce n’est pas plutôt parce qu’ils copient les apparences (au lieu d’exprimer l’idée) que les artistes sont des menteurs, pour Platon ?

Le Neveu : Mais si, c’est bien ça. Les artistes sont les singes des curés et des philosophes. Ils imitent les prêtres lorsqu’ils sont en pleine communication intérieure avec la divinité, ils imitent les philosophes lorsque ceux-ci pensent la vérité. Mais ils ne font qu’imiter. Ils en restent au niveau des apparences. Des singes qui ne comprennent rien, et qui font semblant. Ils entretiennent le public dans le jeu des apparences, des faux-semblants, c’est-à-dire dans le labyrinthe de l’erreur. Et tout ça parce que les dieux le veulent ainsi, ces dieux jaloux qui maintiennent l’humanité dans la violence et dans l’absurdité. Quand il y a de la vérité en art, c’est seulement qu’un dieu a décidé de la laisser paraître un peu pour un artiste. Mais lui-même l’artiste, il n’y comprend rien. Et de toutes les façons, ils continuent, les hommes, là-dessus, à être les jouets des dieux. Le théâtre ne peut être que le reflet de leur misère, l’opium bien connu de Marx, et il ne se distingue pas de la religion dont il émane.

Carnet d’art : Mais alors, si on vous suit bien, tout cela, toute cette théorie de Platon sur le théâtre,
c’est faux ?

Le Neveu : C’est-à-dire qu’il y a du vrai là-dedans.

Carnet d’art : Comment, du vrai, vous venez de dire que… ?

Le Neveu : Il y a toute une dimension de la représentation, qu’on retrouve partout, au théâtre, au cinéma, à la télévision, dans la web-série, la chaîne Utube, la BD et tout ce qu’on voudra, qui ne tient peut-être que sur la flatterie de ce qu’il y a de plus régressif, chez nous autres : l’ignorance, la bêtise, l’abrutissement franc, la saoulerie, la pornographie, la méchanceté, la haine de l’étranger… C’est tout un exutoire malsain, et c’est la nécessité du cloaque, qui nous rappelle qu’on est des corps et que ça désire là-dedans, à fond et à n’importe quel prix, et même au prix de la civilisation…

Carnet d’art : L’expression du désir n’est pas toujours présentable. Mais la solution n’est pas la censure…

Le Neveu : Il faut bien que ça sorte, d’une manière ou d’une autre. Mais, nous autres, au théâtre, ce qu’on veut, c’est que ça sorte bellement, sensiblement, intelligemment, c’est-à-dire : esthétiquement, c’est-à-dire : dans la vie. La vie de l’esprit, toute nourrie de désir.

Carnet d’art : Mais Pommerat, alors ?

Le Neveu : Pommerat, d’après moi, réinvente l’imitation.

Carnet d’art : Rien que ça ?

Le Neveu : Rien que ça. C’est comme si lui, Pommerat, mieux que tous, il avait lu Aristote ! Et c’est ça, l’imitation bien réglée, qui lui permet d’échapper à tout ce qu’il peut y avoir de régressif et stupéfiant, et même « stupidifiant », si vous me permettez ce mot grotesque, dans la représentation théâtrale.

Carnet d’art : Vous croyez que Pommerat, il arrive aux répétitions avec Aristote à la main ?

Le Neveu : Bien sûr que non. Mais bon. D’abord il l’a nécessairement lu un jour. Et ensuite il y a la réalité de la scène, le plateau concret. Et Aristote lui, c’est le maître du concept concret. Ce que je veux dire, c’est que Pommerat, ce qu’il fait, c’est précisément ce dont Aristote construit adéquatement le concept. Et c’est quoi, ce concept adéquat ?

Carnet d’art : J’allais vous le demander.

Le Neveu : Je crois que ce qu’Aristote nous fait apercevoir, c’est que l’imitation se love dans l’incantation, puis s’en distingue. Le comédien est un faux menteur. Ce n’est pas du mensonge, car personne n’est trompé. Au contraire, chacun y prend quelque chose à éprouver et à connaître, c’est-à-dire à savoir, et c’est en cela que consiste le délice sensuel et spirituel du public. Tout est affaire de savoir, là-dedans, de désir de savoir. Et la méthode la plus ancienne, la plus archaïque peut-être, du savoir, c’est l’imitation, cette façon d’intérioriser, de subjectiver une situation, et par représentation, de la donner à subjectiver aux autres. Et ça ne donne pas une église ni une troupe d’hystériques, car ce qui se passe quand un public se forme, c’est l’union d’un peuple éphémère, le moment d’une soirée – un petit peuple qui s’unit puis qui se sépare. Il ne peut pas faire secte ni église (même s’il donne parfois le sentiment de flatter une classe sociale ou une classe d’âge). En ce sens, le plaisir esthétique est proprement libertin, et non pas mystique : esprit fort, le public n’est dupe de rien. Il ne croit rien.

Carnet d’art : D’accord, mais, encore une fois, quid de Pommerat ?

Le Neveu : Le présent de la soirée, c’est l’instant d’avant que le temps se fige en passé c’est-à-dire en mythe. Le mythe est une couverture figée et bien pensante, un écran, une stèle trop bien déchiffrable ; il touche à notre idiotie, à notre particularité, pour que nous le dressions comme un emblème, ou comme un totem. Le mythe est une chose qui parle, certes, mais c’est une chose. Avec Fin de Louis, Pommerat déjoue notre propension au mythe. Il « relance les chiens de nos pensées », c’est-à-dire : il ouvre un espace éphémère où les puissances idéologiques, le temps d’une soirée, ne cachent plus la vérité. Mais c’est seulement pendant ce temps-là ; ce temps que prennent les chiens à nous retrouver, et à nous réinscrire dans la tapisserie, où nous ne ferons pas de vagues.

Carnet d’art : Qu’est-ce encore que cette histoire de chiens ?

Le Neveu : C’est une image commode que Lacan emploie pour figurer l’esprit du chercheur et notamment celui de Freud. Il prend ça à Ovide, à l’épisode d’Actéon changé en cerf. Actéon, qui chasse dans la forêt, tombe sur Diane, parfaitement nue. Celle-ci le foudroie du regard. Du coup, il est changé en cerf, et ses propres chiens finissent par le dévorer. Eh bien, le chercheur, le philosophe, l’artiste, et tout esprit en général qui a affaire à la vérité se trouve dans la situation d’Actéon (et celle de Freud, d’après Lacan) : une situation où règne la nécessité de relancer les chiens de ses pensées. Pourquoi ça ?

Carnet d’art : Encore une question que vous m’ôtez de la bouche.

Le Neveu : Parce que tel est notre rapport à la vérité que lorsque nous l’avons aperçue une fois dans sa nudité, tout conspire (nos propres chiens, c’est-à-dire notre propre méthode!) à nous dévorer, c’est-à-dire à nous rendre incapable de la retrouver jamais. Il faut donc déjouer les chiens, qui reviennent nous dévorer, et les relancer à nouveau vers Diane. D’où les difficultés des disciples à les suivre, ces chercheurs comme Freud. Ils laissent les autres sur place, ils sont déjà ailleurs, là où ils ont relancé les chiens, pendant que nous succombons sous les crocs des nôtres, à hanonner les mêmes rengaines déjà solidifiées. (Qui dira la touchante pauvreté et l’humaine ridiculité du disciple?)(Qui dira la sinistre méchanceté et la profonde stupidité du même disciple une fois qu’il est érigé en maître?)

Carnet d’art : Bon, et alors, Pommerat, c’est un déjoueur de chien, c’est ça ?

Le Neveu : J’en ai le sentiment. Il ne nous enseigne ni plus ni moins que le théâtre : le théâtre n’est pas un plateau, c’est une soirée particulière ; et l’œuvre n’est pas une fête du symbole, c’est l’instant rare d’avant notre stupidité. Pendant un instant on sait ; ensuite… on a cru savoir. Et pour nous montrer ça il a mis en œuvre une technique théâtrale que déjà, lorsque, nous, on commencera à la hanonner bêtement, il aura laissée tomber pour trouver mieux et autrement. Sans quoi les chiens l’auront rattrapé. Voilà.

Carnet d’art : Mais Aristote dit que l’imitation permet de représenter la réalité insoutenable, comme l’inceste par exemple. Ça donne quoi chez Pommerat ?

Le Neveu : Le réel est insoutenable. Du coup il échappe au savoir. Et en même temps le réel, c’est bien l’objet qu’on veut savoir, non ? Donc l’imitation nous le fera connaître, mais indirectement. Symboliquement. À travers un écran. La représentation. Et donc c’est comme si on ne savait rien du tout, tout en le sachant. Y a un truc qui échappe toujours. Et c’est ça le réel. Ce qui échappe toujours. Ce qu’on ne peut communiquer, non plus, à personne. Par exemple, embrasser une fille. Avant de l’avoir fait, on ne peut pas deviner ce que c’est. On peut lire des choses ; le symbole ne nous en donnera pas le réel. C’est pas communicable. On n’a rien compris tant qu’on ne l’a pas vécu. Et même, l’ayant vécu, on n’aura rien à en dire, ou ce qu’on en dira n’en dit rien. N’empêche qu’on en sera bavard. Parce que la parole, c’est l’élément même de notre mouvement vital. Avec un type qui a eu la même expérience, on va bavarder sans fin et on croira parler de la même chose ; et une troisième personne, qui ignore cette expérience, nous écoutera en se faisant des idées saugrenues, jusqu’à ce qu’elle rencontre cette expérience à son tour, et tombe des nues.

Carnet d’art : Oui mais attendez, Pommerat, dans tout ça, encore ?

Le Neveu : Un moment s’il vous plaît. Nous voilà devant la valeur suprême du savoir, depuis l’Antiquité jusqu’à Montaigne inclusivement, qui est ceci : il n’y a de savoir consistant que d’expérience. Mais l’expérience est expérience de l’incompréhensible. L’expérience est l’approche d’un point aveugle, qui perfore tout notre bavardage. Ce qui origine une œuvre quelle qu’elle soit dans la vérité, c’est donc son point aveugle.

Carnet d’art : Si je comprends bien, il y a dans toute œuvre un point aveugle, un impossible, que par imitation la représentation cherche à dire. Le degré d’intensité du plaisir s’élève à mesure que s’approche cet ogre immense. C’est ça ?

Le Neveu : Et l’on saura quelque chose de cette ogre. Tout désir est une curiosité.

Carnet d’art : Et pour Pommerat, allez-vous y venir oui ou non ?

Le Neveu : Eh bien, m’y voici : dans Fin de Louis, l’ogre c’est le pouvoir. Mais l’ogre est parti. Louis et le pouvoir ne font plus vraiment un. Et on le cherche partout, sans vraiment le trouver, tant on parle et tant on en parle. Même les districts ne prennent pas encore tout à fait conscience qu’il est allé se cacher, ce pouvoir, là d’où il ressurgira probablement dans un futur Ça ira (2), et très violemment, dans la rue, et par des massacres, d’où sortiront les hommes de 93. Mais dans Fin de Louis, le pouvoir, c’est le furet. Et c’est ce qui dramatise toute la soirée. Tout le monde est touché de cette interrogation. Où est passé le pouvoir ? Si bien que l’ogre parti c’est ça l’insoutenable. L’insoutenable dans Fin de Louis, c’est que l’enfant a dit « Le roi est nu ». C’est la panique générale. Si cette pièce est dans l’air du temps, c’est en ceci : où diable est passé le pouvoir politique ? Osera-t-on seulement s’en enquérir ?

Carnet d’art : C’est donc là que Pommerat, selon vous, fait un théâtre politique et parle de notre actualité ?

Le Neveu : Je dis simplement ceci : voilà qu’un passé enterré, resurgi dans le présent de la soirée, et par là proprement débarrassé du passé lui-même, un passé dont les funérailles n’ont pas eu lieu, voilà donc qu’un présent de fiction, tout simplement, vient toucher très délicatement une irritation actuelle.

Carnet d’art : Et n’est-ce pas là ce que le présent conserve du passé, comme un invariant ?

Le Neveu : Non car l’actuel n’est ni présent, ni éternel, ni invariant. L’actuel est sans présence.

Carnet d’art : L’actuel est sans présence ?

Le Neveu : Stendhal l’a montré dans La Chartreuse : Fabrice cherche la bataille, Fabrice veut trouver un « champ » de bataille – mais l’actuel est sans présence. C’est dans Les Misérables que Fabrice eût pu trouver Waterloo, dans un long chapitre de roman, non pas en un lieu particulier – sur lequel Victor Hugo a cru se rendre cependant, pour préparer son récit ! Mais c’était bien après le massacre, et dans l’illusion des recompositions lointaines. Un chapitre célèbre de Candide, chef d’œuvre d’ironie, montre bien lui aussi cet effet d’optique. Dans sa narration, Pommerat est parvenu magistralement à nous représenter l’actuel. L’actuel c’est toujours ce même temps « d’avant », je vous le répète, ce temps d’avant qu’on soit fixé sur ce qu’il faut penser de ce qui s’est passé. C’est l’actuel dans le présent de la soirée. C’est le moment où l’on ne trouve pas l’idée ni le lieu ni l’événement même pour les saisir et les penser.

Carnet d’art : Attendez… Faut-il que je comprenne que c’est un moment où l’on vit ce qu’on ne comprend pas ? Tout simplement ? Et lorsqu’on voudra le comprendre on ne le vivra plus, c’est ça la pointe ?

Le Neveu : Tout juste. C’est le moment où la division du sujet (qui voudrait se constituer comme conscience historique) est la plus palpable. L’actuel qui nous divise intérieurement, c’est le vrai de notre subjectivité politique, tenez-vous le pour dit. Et c’est pourquoi la pièce s’appelle Fin de Louis : elle pourrait s’appeler 1789, ou La Révolution française, etc. Mais ces titres attendus figent l’inattendu.

Carnet d’art : Fin de Louis, ce titre ressemble en effet à un titre de ballet ou de marionnettes : ils vont passer et puis feront trois petits tours, et ils s’en iront, et c’est déjà fini.

Le Neveu : Avec le risque d’un aspect déceptif (car il y a aussi du plaisir à prendre dans la répétition idéologique, et je connais des spectateurs qui ont souffert de ce manque là !).

Carnet d’art : Mais comment ce théâtre qui nous représenterait la division du sujet pourrait-il être un théâtre « politique » ? Il faudrait qu’il fonde une conscience collective, peu ou prou. Et ce n’est guère possible si elle est foncièrement divisée.

Le Neveu : Ce théâtre s’occupe plutôt du petit frère de son ogre dramaturgique, c’est-à-dire de vous, de moi, et de vos lecteurs.

Carnet d’art : Pardon ?

Le Neveu : L’ogre en effet, dans Fin de Louis, c’est peut-être le pouvoir, mais son petit frère, sans contredit, bien terrorisant lui aussi, c’est… nous-mêmes ! Cette conscience divisée du citoyen parle et agit là où elle ne pense pas – elle est mûre pour toutes les catastrophes, qui procèdent d’aveuglements collectifs particulièrement puissants, comme aussi parfois d’accès de lucidité extraordinaires. Quel sens et quel effet politiques pourrait donc avoir une soirée théâtrale qui s’inscrit en dehors du mythe, et en marge de l’idéologie ? Ce n’est pas à des fins politiques que le théâtre de Pommerat s’élabore contre le mythe et contre l’idéologie, mais à des fins esthétiques. Il dit la vérité, parce que la vérité est subversive et délicieuse à elle seule, voilà tout.
La positivité de la vérité : assurément c’est un objet de plaisir. Mais est-ce une valeur politique ? Il n’a pas suffit aux bolcheviques d’en donner le nom à leur journal. Du reste, pour vraiment comprendre comment Pommerat a affaire à la vérité, il faut passer d’Aristote à Von Uexküll.

Carnet dart : Von Uexküll, le père du concept d’Umwelt (l’environnement) ? Pourquoi ?

Le Neveu : Autant Giordano Bruno avait pluralisé les mondes, autant Von Uexküll les a relativisés. Par exemple, le système nerveux d’un escargot (ou celui de la très fameuse tique) détermine un monde singulier, relatif à la perception toute particulière que chaque sujet escargot en a. Chaque sujet, et non pas chaque espèce animale. Car l’escargot et la tique sont des sujets. Ils sont des sujets parce qu’ils ont un environnement, c’est-à-dire un objet. Descartes voulait que le sujet soit une chose qui pense, et son environnement la « chose étendue », c’est-à-dire l’espace mathématique. Mais Von Uexküll a trouvé que le sujet est une chose vivante qui perçoit sensuellement. D’où non seulement une pluralité des mondes mais leur relativité et par là une pluralité d’existences subjectives, dont le support est, par le médium de la vie sensuelle (et non pas celui de la conscience), le réseau de perceptions qu’est un monde objectif.

Carnet d’art : Nous voilà bien loin de Pommerat et de son Louis.

Le Neveu : Nous sommes au plus près de Pommerat au contraire. En effet, quand Louis n’est plus que Louis, et non Louis XVI, Pommerat nous enlève une perception. Il use du rasoir d’Ockham, si vous me permettez ce confusionnisme. Il supprime les entités abstraites, les branches mortes de notre imaginaire historique. Et lorsque, cette soirée-là, il nous enlève une perception (la perception « historiciste » de ce qui se passe là), il nous en donne une autre qui occupe la place : une perception disons « actualisante ». Ainsi se constitue pour nous et en nous un réseau tout neuf de relations à un monde : le monde de cette soirée-là, l’environnement de cette salle-là.

Carnet d’art : Je vois.

Le Neveu : Lorsque ce ministre dévoué s’active, nous ne pouvons pas lui donner de nom, l’auteur metteur en scène nous en empêche. Anonyme, il est aussi pourtant au centre de tout ; c’est LE ministre. Il est aussi extérieur à tout ; il se tourne vers chacun, pas seulement vers Louis, mais aussi vers les aristocrates, vers les prêtres, vers les bourgeois, en leur disant « voilà ce que vous devriez décider. » C’est le ministre au sens de Rousseau : un serviteur du souverain. La perception historiciste en moins, nous voilà devant ce type et ce à quoi il sert : analyser, proposer des décisions. Mais il prêche dans le désert. Tout le monde l’écoute et personne ne fait rien. Ou bien ce qui se produit semble une sorte de dérive, même chez les plus volontaires. Le ministre provoque des ondes. Il se crée un nœud, une impasse ; certains (qu’on n’appelle pas encore « le Tiers ») veulent faire une assemblée nationale, les autres ne veulent pas le rejoindre dans la même salle, etc. Ce sont des discours, des rencontres, et cela fait de l’action, avec tout le poids de l’irréversible qui se marque sans qu’on comprenne comment. On s’était assis dans cette salle, curieux de savoir ce que c’était que cette soirée qu’on allait passer, et voilà que très simplement on se retrouve non plus devant une représentation théâtrale au sens classique, mais dans un Umwelt.

Carnet d’art : Pommerat lui-même parle de dispositif immersif, n’est-ce pas aussi simple ?

Le Neveu : Il y a là un art dont le principe est d’agir sur la construction d’une perception. Le public est sensuel, en effet, au sens large du terme. Il est perceptif, sentimental et intelligent. Le sens, dans le public, va de la sensibilité jusqu’au sentiment et jusqu’à la signification. L’art de l’auteur metteur en scène est de maîtriser autant que possible ce qu’il donne à sentir. On peut appeler ça une immersion : c’est une disposition merveilleusement exacte et efficace du présent, des lieux et des choses de la scène. J’en veux pour preuve que cette technique a ses limites tout à fait concrètes et palpables par les comédiens eux-mêmes.

Carnet d’art : J’en vois une, presque infranchissable : à force d’écrire  au présent, n’y a-t-il pas un risque de perdre complètement l’exactitude historique ?

Le Neveu : C’est en effet le risque. Par exemple : comment faire sentir au public que la piété de Louis XVI est un motif puissant de ses actions ? Peut-être y a-t-il ici un impossible. Car le public de votre temps, du moins en France, n’est pas sensible à la piété, il n’y est plus que rarement éduqué. Un metteur en scène classique dirait que le comédien n’a que le dire et le sentir lui-même, et en donner les expressions stéréotypées. Mais ce sera une platitude. Car c’est la vérité qui parle. C’est elle qui transforme les choses en signes sensibles. Et après tout, si le public ne peut sentir cette préoccupation chez Louis, tant qu’on n’aura pas trouvé la chose qui la lui fera sentir, c’est que la source de ce sentiment-là échappe aux comédiens, à l’auteur et au public. Mais pourquoi s’en fâcher ? Peut-être faut-il abandonner l’idée de forcer le monde qui se construit sur la scène, en y jetant un pavé. Ou peut-être suffirait-il de trouver à faire sentir l’obstacle intérieur qui complique les réflexions de cet homme, sans préjuger de la nature de cet obstacle, mais en recherchant plutôt sa source vive en terme de valeurs intériorisées et propres à le torturer. Louis, tu as peur du noir. Mais que vois-tu surgir de cette obscurité ? La technique a donc ses limites, au sens où l’exactitude historique sera toujours malmenée, mais elle est passionnante : chaque moment et chaque mètre carré du plateau offre un menu problème à résoudre, une limite à apprécier et à contourner.

Carnet d’art : Mais alors c’est un spectacle fait d’anachronismes, sur le thème général du temps révolutionnaire ?

Le Neveu : Non non, on ne peut pas aller jusque là. Tout l’art consiste à savoir accueillir dans le présent ce qui le peut. Mais tout cela vient de nos connaissances historiques, et y fait écho, personne ne peut le nier. Il y a donc des procédés particuliers, dont les plus voyants sont négatifs : c’est cet élagage du discours des comédiens, par exemple l’omission des noms célèbres, qui cherche à déjouer la perception historiciste. L’absence des costumes d’époque va dans le même sens. Car les images gravées dans notre cerveau substituent la mémoire à la perception, la répétition du même à la manifestation de la nouveauté, le passé au présent.
La difficulté alors, c’est de choisir le discours et les images adéquats pour renouveler la perception du spectateur, l’actualiser, sans la rendre parfaitement anachronique, ni l’universaliser. On passe alors à des procédés positifs, comme par exemple la fine subtilité du nuancier des costumes cravates chez les députés des États Généraux. La présence de femmes qui assument normalement la fonction politique sans que personne ne le leur conteste, à commencer par elles-mêmes. Et dans les dialogues, une variété de discours comme une variété de négociations ou de menaces entre des partis, qui font surgir les mots du concret tout comme leurs produits idéologiques immédiats. Un entrelacement très fin de la référence historique et de notre état politique et culturel présents sont alors convoqués discrètement, comme autant de perceptions pour un Umwelt possible ce soir-là, encore une fois : au présent de la soirée !

Carnet d’art : C’est d’une subtilité sans pareille !

Le Neveu : Et c’est réalisé avec une grande simplicité. Fin de Louis n’est pas tout à fait une représentation. Mais ce n’est pas non plus une immersion, car le public demeure public, il n’est pas intégré dans l’action, il n’est pas sollicité ni bousculé, il ne joue pas le rôle du peuple qu’il eût été peut-être assez facile (et dommage) de lui imposer. Je dirais plutôt que dans ce dispositif le public est partout. Non pas absolument partout, mais partout où le réseau perceptif patiemment construit pour lui par l’auteur le met en capacité de se trouver. Pour parodier Hegel et le prendre à contre-pied, on pourrait presque ajouter qu’au théâtre, le relatif est sujet !

Carnet d’art : Et c’est donc pour cela qu’il écrit sur le plateau, Pommerat ?

Le Neveu (prenant son chapeau, se dirigeant vers la porte) : Il fait du théâtre un art complet. Fin de Louis c’est le parti pris de la chose mimétique, si je puis dire. C’est l’art renouvelé de l’imitation. Ni plus, ni moins. Je vous souhaite le bonsoir.

Photographie à la Une © Elisabeth Carecchio.

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4 Comments

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    Répondre octobre 7, 2016

    Didier Bardon

    L’imitation reinventee par Joelle Pommerat. La critique theatrale reinventee par Regis Bardon?

  • […] neveu : Je vois. Vous m’avez coincé l’autre jour pour me faire parler de Pommerat. Et vous voulez qu’à présent je dise un tas de bêtises sur Warlikowski. Et tout cela contre un […]

  • […] le rédacteur, Monsieur Carnet d’Art d’Otcom, après m’avoir sollicité par deux fois (voir ici la première et là la deuxième), voilà qu’on ne donne plus signe de […]

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