Thyeste

L’insatiable.

On est en face d’un Thomas Jolly en mutation, en maturation. Un metteur en scène lecteur, servant l’auteur et qui pourtant nous propose un regard incisif sur Sénèque dans une esthétique simplement belle.

Comment écrire sur le Thyeste de Sénèque par Thomas Jolly, La Piccola Familia dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes d’Avignon après la déferlante médiatique ? Beaucoup se sont engagés sur un avis favorable sur le travail avant la première (Carnet d’Art compris, voir ici la rencontre avec Thomas Jolly dans le numéro 11 – L’Héritage).

C’est donc l’histoire de Thyeste, frère d’Atrée, forcé à l’exil par son jumeau, roi d’Argos. La fratrie se livre, presqu’assommée par la fatalité de la lignée à laquelle ils appartiennent, à des oppositions extrêmes qui font le caractère épique de la mythologie. Atrée cherche à se venger de la pire manière qu’il soit. Pire encore que « les châtiments les plus redoutés » que l’on puisse imaginer. Emporté par une folie surpassant les pires punitions divines, Atrée projette alors d’assassiner les fils de son frère et de lui faire manger leurs chairs, de lui faire boire leurs sangs.

Nous sommes mis face à l’irreprésentable, nous touchons alors ce qu’il est presqu’impossible d’écrire aujourd’hui sans être caché derrière les récits antiques. C’est une histoire impossible à raconter. Comme le metteur en scène le souligne lui-même, comment représenter les Dieux frappant la voûte céleste, le soleil changeant de direction, l’infanticide familial, un homme qui sort des enfers ? Comment donner à voir sur scène des allégories telles que la furie ou le chœur ? Comment, en ce début de XXIe siècle, transposer la monstruosité dans ce qu’elle semble avoir de plus manichéenne ? Comment affronter la sempiternelle question du théâtre subventionné, dont on chante les louanges durant trois semaines au mois de juillet, « Qu’est-ce que ça raconte de notre monde contemporain » ?
Tout cela est dans le spectacle, les mots et réactions qui en découlent ne peuvent donc qu’être pléonasmes. C’est un grand Thomas Jolly qui fait trembler les murs de la Cour cette année. Sans doute la plus mûre de ses créations à plusieurs titres.

D’abord il y a cette approche, qui reprend petit à petit de la place dans le paysage théâtral contemporain, d’un metteur en scène qui n’est que passeur, qui dit s’effacer derrière l’auteur, qui n’est que donneur de forme du récit et accompagnateur des comédiens pour qu’ils puissent s’accorder collectivement en portant leurs chemins individuels.

Thyeste © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas.

Les partitions des différents personnages de cette pièce sont des blocs de marbre. De long monologues durant jusqu’à vingt minutes nous embarquent dans des tunnels infinis dans lesquels nous sommes malmené avec les acteurs. Les femmes de ce spectacle sont sublimes – notons que la création est signée en hommage à Véronique Nordey – Annie Mercier (la furie) fait trembler les parois de la Cour avec sa voix rauque, Charline Porrone (le courtisan) déchire la conscience des spectateurs en tentant de ramener à la raison Atrée, Lamya Regragui (le messager) envoûtante tragédienne qui fait pleurer les pierres du château en décrivant l’inacceptable et Émeline Frémont (le chœur) est une des clés de voûte de la dramaturgie et de l’esthétique avec un électro, rap, spoken word à la criée qu’elle porte à merveille.

Le spectateur a largement de quoi se laisser emporter dans le tourbillon de la tragédie, la catharsis fonctionne, nous mangeons les flots, les torrents, les fleuves de paroles et sommes là, à côté d’un voisin qu’on ne connaît pas, à partager des frissons, des indignations, à recevoir du beau, simplement du beau.

Éric Challier (Tantale) porte un des premiers impossibles de ce spectacle, sortir des enfers et reposer un pied sur terre, l’image est tellement forte qu’elle nous paraît familière. On en vient à se dire que décidemment, ça doit bien être comme cela que l’on sort des enfers.
Et les deux frères, Damien Avice dans le rôle titre et Thomas Jolly dans celui d’Atrée, se font opposition avec brio. Le premier, solide, à la force d’un bélier, s’engouffrant dans le piège de son jumeau aveuglément, tout en subtilité – parce que c’est bien là tout l’écueil évité, l’absence de subtilité – et le second tourmenté, frêle, désespéré au départ puis possédé par les démons dans ce qui peut sembler être une transe par la suite.

La maturité est sensible dans cette création de Thomas Jolly. Les signes de cette maturité se retrouvent dans la scénographie, qui va à l’essentiel, qui est pharaonique mais épurée, simple. La lumière en fait de même tout en gardant son grandiose, résultat du duo Thomas Jolly / Antoine Travert. La musique de Clément Mirguet pense le texte et la mise en scène comme un opéra. Soulignons le travail d’Alexandre Dain à la collaboration artistique, de Samy Zerrouy à l’assistanat à la mise en scène et des dizaines de personnes aux costumes, au maquillage, à la technique, aux décors, etc. qui ont entouré Thomas Jolly pour relever ce qui s’apparentait à un défi impossible.

Pour couronner le tout, La Piccola Familia n’a pas seulement travaillé le spectacle enfermé dans un théâtre en attendant d’avoir les clés de la Cour mais a collaboré avec les maîtrises de l’Opéra Comique et de l’Opéra du Grand Avignon pour le « chœur de l’humanité tout entière » avec des dizaines d’enfants. C’est-à-dire que tout un travail de médiation, d’accompagnement artistique a été mené – notamment par Charline Porrone (le courtisan) – sur le territoire d’Avignon pour la création.

C’est du théâtre complet, du théâtre public comme l’on voudrait en croiser plus souvent. C’est un acte politique que de relever le défi de placer les mots comme princes héritiers de la Cour d’Honneur et donc du Festival d’Avignon. C’est un acte militant que de travailler avec des enfants du territoire. C’est un acte de générosité, d’amour que de réunir ces comédiens sur scène. C’est un acte héroïque que de porter la traduction de Florence Dupont de Thyeste au rang d’un théâtre résolument populaire. C’est un acte de guerrier que de prouver que le théâtre populaire n’est pas forcément démagogue ou populiste. C’est un acte lumineux que de relever les défis de l’impossible à la vue de chacun.

On peut voir pendant les représentations au Festival d’Avignon toutes les coutures de cette création que l’on pourra (re)découvrir en salle dès le mois de septembre, les aléas de jeu selon les soirs, les précisions à accorder au rythme, les ajustements scénographiques… On peut remarquer quelques signes de symbolisme dans la lumières (lasers qui traversent la scène), les costumes et maquillages (tatouages), le décor et les accessoires (bandeaux devant les yeux), spasmes de l’épuration qu’opère le metteur en scène dans son parcours de maturation.

L’avenir dira si Thomas Jolly signe ce qui pourra rester comme une des plus grandes créations de ces dernières années, elle en a l’étoffe. Oui, « Faire du mal à ton frère, même s’il est un mauvais frère, c’est attenter à l’humanité », mais avec ce spectacle le traité d’indulgence de Sénèque prend une place juste et nous offre un rassembleur élan d’espoirs et d’envies.

Image à la Une © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas.

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Antoine Guillot

Directeur de Publication / Auteur / Metteur en scène

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