Certitude textuelle

Tout récit est ordonnancement d’un monde, lutte à mort contre la contingence. De la causalité aristotélicienne aux drogues poétiques.

C’est le vieux serpent de mer de l’Histoire de la Littérature : de Boileau à Zola, on se déchire pour savoir si c’est du vrai qui a l’air faux ou du faux qui a l’air vrai que l’on doit donner au lecteur. Tout cela vient d’Aristote, de sa mimèsis  : l’imitation, la reproduction de la nature considérée comme fonctionnement nécessaire et central de toute œuvre. Aristote est logicien ; pour lui, la nature ne procède que par combinaisons logiques : s’il y a effet, c’est qu’il y a cause. Depuis lors, en littérature, on veut que le récit ait l’air vrai, ou soit vrai, et pour cela, il doit montrer ses entrailles mécaniques. Il n’y a pas de récit hasardeux, tout doit être logique, motivé : pas d’acte gratuit. Seulement un jeu de causes et d’effets, de psychologie apparente des personnages.

Ça n’est pas propre à la littérature : c’est propre à l’acte de langage. Et ce dès le grec ancien et ses très vieilles étymologies : plus d’un millénaire avant J.C., parler se dit lego, et lego, c’est la parole envisagée sous l’angle de la sélection d’éléments disparates et de leur organisation cohérente. La grammaire ne supporte pas l’incohérence. Toute phrase est un défi lancé au hasard de l’existence, une tentative de le mettre en ordre. Du magma informe du dictionnaire, le locuteur fait émerger l’ordre rassurant d’un monde intelligible. Au fond, chaque énoncé est une lutte contre Khaos – chaque locuteur rejoue l’émergence de Gaïa et l’apparition du monde. Et puis, pour les Grecs, le langage élaboré est définitoire de l’humanité face à la barbarie, qui ne dispose, elle, que d’un mot onomatopéique (bar-bar) simulant un langage animal, fait de cris : c’est en contrant le hasard de l’énonciation que l’homme s’élève au-dessus du règne bestial.

La littérature va plus loin, avec la narration, qui est ce qu’on pourrait appeler un « hyper-logos » : l’organisation de plus petites formes linguistiques (les phrases) elles-mêmes pré-organisées. C’est le chemin défini d’un point A à un point B, c’est un parcours de lecture borné, le plus souvent depuis le désordre vers le retour à l’ordre – stéréotype du schéma narratif toujours plus ou moins suivi. Il n’y a ni hasard de lecture ni hasard d’écriture.

C’est l’anankè des tragédies grecques et d’Hugo, le fatum des Latins : la nécessité que les choses se passent.

Seulement voilà : tous les auteurs ne sont pas serviles de la vraisemblance et des entrailles logiques apparentes. Ainsi, André Gide, dans Les Caves du Vatican, fait développer par Lafcadio une mystique de l’acte gratuit  : il doit être capable d’agir sans motif pour se prouver sa liberté. Il commet le meurtre d’une parfaite inconnue, contre laquelle il n’a rien – c’est pure gratuité. Il est libre. Mais Gide n’est pas dans la gratuité la plus totale, il est encore dans une motivation partielle : la recherche de liberté absolue. Le fonctionnement reste logique, peut être résumé à ce syllogisme : a) Lafcadio doute de sa liberté, b) pour se prouver sa liberté, il doit agir sans motif, c) il choisit donc d’agir sans motif.

Il est d’autres chemins : faire parler un esprit a-logique, celui du subconscient ; c’est l’entreprise des surréalistes et de l’écriture automatique. Ce sont Les Champs Magnétiques d’André Breton et Philippe Soupault, guidés par la volonté de reproduire la liberté des énoncés qui se forment aux moments de transition entre sommeil et éveil. Mais là encore, il est question de liberté et pas de hasard. C’est une autre logique qui se met en place, incompréhensible.

Là où le hasard semble revenir, c’est avec William S. Burroughs et la Beat generation, avec la pratique du cut-up, mélange de textes préexistants selon des règles de découpage et de collage. Burroughs est dans la quête d’un véritable lâcher-prise, il conçoit son écriture comme un combat contre cette propriété du langage : l’organisation apparente, factice de la réalité. Face à cela, le chaos manifeste des cut-up est censé faire émerger le même rapport à la réalité que celui qu’induisent les substances que consomme Burroughs : c’est par l’altération de la cohérence que la vraie réalité doit advenir. C’est dans le hasard que serait le vrai, et pas dans la logique.

Photographie à la Une © Julie Poncet.

Vous aimez cet article ? Partagez-le !
Facebook
Facebook
Follow by Email
Instagram

1 Comment

  • Répondre août 9, 2016

    Debra

    C’est un sujet qui m’intéresse au plus haut point.
    Quelques interrogations :
    On voit dans les hypothèses (lol…) d’une certaine pensée grecque, et philosophique, l’idée que la pensée humaine se réduit à ce que le penseur peut voir et donc, contrôler volontairement, et consciemment de sa propre pensée.
    On voit une vision de la langue « outil » que celui qui parle, écrit, et écoute, « manie », sous contrôle.
    Mais la langue n’est pas cela. Quiconque a jamais pris, dit, écrit un mot pour un autre sait bien qu’elle lui échappe, et le détermine à un degré ahurissant. Bien sûr, le hasard existe dans nos vies, mais très peu de ce côté là.
    Exemple : Charles Peirce a passé des années à élaborer une théorie linguistique qu’on appelle « la pragmatique », or, « pragmatica », selon une investigation étymologique, suggère l’idée de percer. Coïncidence que Peirce se soit attaché à CE mot pour qualifier son travail ?
    J’en doute.
    Et puis, l’oeuvre de Freud nous a amplement démontré les déterminismes de la langue qui nous reste cachés, insu.
    Mais votre article fait une lumière sur l’ampleur de notre désir actuel de nous affranchir de ces déterminismes, dans notre désir collectif et individuel de nous « libérer » de tout ce que nous percevons comme entrave dans nos petites vies… trop ordonnées ?

    Sur « barbare » : faire redoubler les syllabes caractérise aussi le parler infantile, (sans connotation péjorative sous ma plume). Et ce parler infantile, A NOS YEUX, et selon nos hypothèses, est plus libre de contraintes sociales, de conventions que nous qualifions un peu rapidement d' »arbitraire », comme si cela était un insulte, qui plus est.

    Je pense que l’esthétique d’Aristote est plus complexe que votre présentation. Par contre, nous, les « modernes » (dans nos têtes…), nous avons beaucoup de croyances sur ce que pensaient nos ancêtres, Grecs ou autres. Je suis une personne inculte par rapport aux encyclopédies d’écrits qui submergent l’Occident depuis l’Antiquité, mais je sais qu’à l’heure actuelle, nous avons beaucoup de croyances…. qui n’adhèrent pas avec la complexité de notre histoire.

Leave a Reply