Histoire et roman

objet ou sujet.

Par sa nature souple et la multiplicité de voix qu’il intègre, le roman est le genre à même d’enregistrer dans la fiction la totalité et la complexité du réel. En cela il est, depuis sa genèse, en interaction constante avec l’Histoire selon une double dialectique : tantôt le roman fonctionne comme plaque sensible en se faisant le lieu de sédimentation de l’imaginaire de l’époque où il naît, tantôt le roman sert l’historien en lui livrant les témoignages des siècles passés recueillis entre ses pages. Le roman est donc à la fois Lieu de mémoire, Pierre Nora, écriture de l’Histoire et matériau historique, Les aveux du roman, Mona Ozouf. L’Histoire écrit le roman autant que le roman écrit l’Histoire. Mais cette relation équivoque, si elle est effective tout au long de l’évolution du genre, n’a pas toujours fonctionné selon les mêmes coordonnées. Le rapport du roman à l’Histoire doit se jauger à l’aune de son historicité afin de comprendre comment le rapport du roman à l’Histoire structure l’histoire du roman.

Fonder l’Histoire, mythe et épopée.

Le roman trouve son origine dans la matrice de l’épopée, forme la plus ancienne du récit, dont il sera l’héritier après la disparition de celle-ci comme épopée dégradée, G. Lukács. L’Odyssée comme accomplissement de la formule proposée par l’épopée telle que la définit Aristote, La poétique – Chap. VIII, présente à la fois une fonction pédagogique dérivée d’une vocation encyclopédique (présenter la beauté des îles grecques par exemple) et une fonction de divertissement ; il s’agit là de plaire.

Or, la visée fondamentale de l’épopée est éminemment politique en ce qu’elle entend célébrer un groupe social pour l’élever au rang de mythe. En cela, l’épopée fonde l’Histoire bien plus qu’elle ne s’en inspire. Le rôle de l’épopée relève donc de l’inscription d’une civilisation donnée dans le temps historique et tend à sa conséquence directe : la légitimation de la société productrice du mythe par sa filiation dans l’Histoire. Ainsi l’Enéide de Virgile est-elle la matérialisation d’une volonté politique d’inscrire la civilisation romaine à ses balbutiements dans l’espace symbolique du mythe, afin de lui conférer la même légitimité que ses aïeuls grecs. Le roman dans sa formule originelle est donc acteur de l’Histoire, bien plus que reflet ou témoin.

De l’Histoire aux histoires, romans grecs et latins.

Coïncidant avec un moment de décadence de la civilisation hellénistique, le roman grec naît d’une forme abâtardie de l’épopée. Les deux grands écrits de la période – Chéréas et Callirhoé de Chariton d’Aphrodise et Les Ethiopiques d’Héliodore – mettant en scène, comme l’épopée, la pérégrination du héros, se centrent cette fois sur l’intrigue amoureuse et érotique. Le roman quitte l’espace du mythe et de l’Histoire pour la sphère du sentiment et de l’imaginaire.

A l’inverse, le roman latin va tendre vers un type de récit davantage ancré sur le réel que son prédécesseur grec en quittant la fiction pure pour narrer la vie contemporaine sans crainte du grotesque ou du trivial jusqu’à porter un regard quasi-ethnologique sur les réalités sociales contemporaines. Le Satiricon de Pétrone narre ainsi les péripéties d’un groupe d’amis déambulant de festin en festin dans une ville du sud italien, dépeignant ainsi avec force détails des milieux sociaux donnés, dont celui des esclaves affranchis. Le roman latin délaisse l’imaginaire débridé du roman grec pour resserrer la focale sur la réalité contemporaine ; il est écriture de l’Histoire en ce qu’il substitue à la hauteur du mythe la contingence d’une époque éprouvée dans sa matérialité.

De l’Histoire mythique à l’histoire d’amour, le roman au Moyen-âge.

Les formes de récit au Moyen-âge dont le roman naîtra prolongent ce dialogisme entre la fondation d’une Histoire mythique et le repli du récit sur l’intrigue amoureuse. Héritier direct de l’épopée, la chanson de geste, genre martial, se transmet au sein d’une tradition orale et perpétue la mémoire des hauts faits d’un groupe social ou d’une dynastie. Ces formes archaïques du roman en langue latine écrivent l’Histoire comme mémoire d’un peuple.

Peu à peu va naître en langue romane – et de là vient le roman – une forme de récit courtois qui va intégrer en son sein une dimension sentimentale et psychologique. On ne compte pas les monologues délibératifs de Tristan déchiré entre son amour pour Yseult et sa fidélité envers le roi Marc. Si les exploits guerriers perdurent et si l’intrigue est toujours tributaire des figures mythiques médiévales et de l’axiologie chrétienne, il n’en reste pas moins que l’Histoire est désormais façonnée par l’intériorité de ses héros et par un sentiment amoureux qui deviendra à l’âge classique le signe distinctif du roman.

L’Histoire comme prétexte, le roman à la période classique.

Centré sur l’intrigue amoureuse et le romanesque des péripéties du héros, souvent invraisemblable et superlatif, le roman de la période classique va se caractériser par son rapport à l’Histoire comme faire-valoir. De fait, confronté à l’anathème catholique contre un roman détournant ses lectrices du droit chemin de la vertu, les romanciers vont sans cesse légitimer leur pratique en inscrivant le roman dans l’Histoire et chercher à donner du crédit au genre à travers une feinte visée didactique.

Ainsi Marivaux, dans Le Paysan parvenu prétend n’être que l’éditeur d’un manuscrit qu’il aurait trouvé par hasard dans une malle avant d’affirmer dans son avant-propos : « Le récit de mes aventures ne sera pas inutile à ceux qui aiment à s’instruire ». La référence à l’Histoire pour le roman de la période classique est donc un prétexte en ce qu’il participe d’une stratégie de crédibilisation du roman, à une époque où le genre connaît un essor sans précédent mais reste très mal considéré par les doctes et les élites culturelles.

Le roman comme plaque sensible, histoire et récit au XIXème siècle.

C’est au XIXème siècle que l’intégration de l’Histoire dans le roman va culminer puisque l’Histoire devient à cette période l’objet véritable du roman. Avec le XIXème siècle, les romanciers délaissent la perspective unaire d’une Histoire de dates, de hauts faits et de grands hommes, pour envisager l’Histoire dans son épaisseur signifiante.

martyr de la liberté

En Angleterre le roman historique de Walter Scott s’attache à l’écriture d’une histoire des mœurs et des rapports de force entre conquérants et vaincus dans la société féodale. Il s’agit de ressusciter le passé par le truchement de la fiction, afin d’éclairer, davantage que l’historien, le présent par une histoire aux échelles multiples. La génération des premiers romantiques aborde l’ère postrévolutionnaire avec deux volontés, d’une part de donner sens à l’Histoire et, d’autre part d’intégrer le peuple comme force agissante de l’Histoire. Les héros romantiques n’auront de cesse de trouver leur place dans le monde et de constituer l’un des leviers de leur époque. L’Histoire des romanciers intègre des domaines jusqu’alors oubliés par les historiographes de cour : le peuple, les petits faits, l’imaginaire et les mœurs fondent une micro-histoire. Les écrivains romantiques mettent un point d’honneur à donner leur version de l’Histoire, d’où découle bien souvent une dimension subjective affirmée, à l’instar du Chateaubriand royaliste dans ses Mémoires d’Outre-tombe, tentant de faire tomber Marat de son piédestal de « martyr de la liberté » où l’historiographie propagandiste jacobine l’avait hissé.

Surtout, l’Histoire est considérée par les romantiques comme la résurrection d’un passé à même de se constituer en exemple – ou contre-exemple – pour les acteurs du présent. Ainsi, chez Hugo, l’intrigue de Ruy Blas prend lieu dans l’Espagne du XVIIème siècle et permet, par transfert, de dénoncer les travers de la Restauration. Chez Hugo, l’Histoire doit pouvoir constituer une identité nationale qui fédérerait la société postrévolutionnaire autour d’une mémoire commune, d’où la tentative d’un retour au modèle de l’épopée avec La légende des siècles, qualifiée par son auteur de « petite épopée ».

Avec le réalisme, le romancier s’attache à l’inventaire de son époque et son interprétation en aspirant à la mise en système de l’époque contemporaine dans sa totalité. S’inspirant du modèle scientifique, l’écriture de l’Histoire dans le roman tend à l’objectivité ; « la société française allait être l’historien, je ne devais être que le secrétaire » écrit Balzac auquel répondra Zola quelques années plus tard : « le romancier n’est qu’un greffier, qui doit se défendre de juger et de conclure ».

le romancier n’est qu’un greffier

Les détails même de l’Histoire sont porteurs de sens ; Balzac prétend ainsi écrire « l’Histoire oubliée par tant d’historiens, celle des mœurs ». Pour autant, l’heure n’est pas au simple constat mais à une étude sociologique et ethnologique poussée des mécanismes d’une époque pensée comme organisme. Dans son projet démiurgique de Comédie Humaine, Balzac distingue ainsi trois niveaux d’analyses de son époque – « les Études de mœurs, représenteront les effets sociaux, […] la seconde assise est les Études philosophiques, car après les effets viendront les causes […]. Puis, après les effets et les causes viendront les Études analytiques, car après les effets et les causes, doivent se rechercher les principes » – et élève ainsi le roman à une concurrence envers le modèle scientifique. Le roman de la seconde moitié du XIXème siècle intègre donc l’Histoire en son sein comme sa matière première et son objet principal et prétend concurrencer l’historien dans la description d’une époque.

Aujourd’hui – L’Histoire et le Moi.

L’époque contemporaine semble pérenniser ce divorce au travers de l’hégémonie générique, dénotée par Thomas Clerc dans son panorama du roman français des années 2000, de l’Hydre autobiographique. Cet engouement pour l’autofiction, dont Annie Ernaux ou Christine Angot sont les représentantes, mime cette intériorisation de l’Histoire par la destinée individuelle qui, si bien sûr elle est marquée et conditionnée par les particularités de son époque, ne fait pas de l’Histoire son objet premier.

Pour autant, de récentes parutions ont fait de l’Histoire une nouvelle terre d’inspiration pour le roman contemporain avec le renouveau du roman historique. Le roman s’empare de l’époque contemporaine ou de l’Histoire proche, pour dire le monde. C’est le cas de Michel Houellebecq qui, en balzacien des temps modernes, dresse le portrait désabusé d’une génération issue des années soixante qui peine à trouver sa place et un sens à l’existence dans la société contemporaine. C’est le cas également du roman d’Alexis Jenni, L’art français de la guerre qui reçu en 2011 le prix Goncourt, et qui revisite la France de la décolonisation et interroge l’Histoire telle que nous la connaissons au travers des manuels.

De tout temps, l’Histoire a été un argument du roman. Tantôt fondant l’Histoire, tantôt l’enregistrant dans ses moindres variations, le roman reste aujourd’hui un matériau précieux pour l’historien et pour nous tous comme porteur d’une mémoire antédiluvienne. Le roman constitue un mode alternatif d’écriture de l’Histoire en ce qu’il se démarque des formes usuelles de l’historien et nous introduit à un univers fictif qui cristallise et sédimente, plus que les dates et les faits, l’imaginaire d’une civilisation. Si la défiance et la distance critique sont de mise, le roman est un accès privilégié à l’Histoire et mérite d’être considéré comme le pendant nécessaire du livre d’Histoire.

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