Le Chat à trois pattes

Nouvelle.

JOUR 1

Ce matin, sur la Terrasse, à l’heure où toutes les espérances s’éveillent et apaisent les angoisses, je m’assois pour plonger mon regard dans le paysage toscan. Puis, j’oublie que peut-être une partie de moi est morte à jamais et qu’il faudra lentement me livrer.

J’apporte une bouteille d’eau naturellement gazeuse que je pose sur le coin de ma table. Je me serre un verre. Tous les matins, je commence ma journée ainsi avec le même rituel, comme si je buvais l’instant. Je suis en Toscane, enfin. C’est mon lieu exutoire et expiatoire. Voilà, pourquoi A. et moi, revenons chaque été dans la même région, dans la même campagne, dans la même villa.

Les matins, je me lève tôt, bien qu’à l’ordinaire en France ce n’est pas le cas. A. qui dort, tandis que j’écris sur la Terrasse de la maison et le paysage est là. Je le regarde. Il me tend ses bras tendres comme ceux d’une maitresse. Je le regarde tant, qu’il reste en moi : c’est un tatouage visuel.

Mes yeux sont un peu plâtreux, ce matin, heureusement, le vent remontant du lac Trasimène m’offre un doux et frais bain matinal. J’éprouve une très grande joie de retrouver mon paysage, mais je ressens au fond de moi une impression inhabituelle, comme une étrange absence.

JOUR 2

Sont-ce les désirs de nos nuits retrouvées ?

Je regarde attentivement. Elle a attaché ses cheveux châtains respectueusement derrière son cou de nacre qui dessine une douce vallée. Sa peau est pareille aux anciennes poteries chinoises. Oui, elle a quelque chose de lointain dans le temps et l’espace.

Elle porte un chemisier blanc légèrement transparent et je suspends mon regard sur son short de lin bleu. Ses jambes sont légères comme une rivière de montagne et ses ballerines rouges en sont le point final. Juste avant de rentrer dans le musée diocésain, elle a attaché son foulard noir sur son sac à main. Je la trouve belle et nous regardons ensemble l’Annonciation de Fra Angelico. Celle qui se trouve à Cortone. Son pied, à elle aussi, forme un triangle écarlate sur un bleu profond.

Sont-ce les désirs des heures réclamées ?

Et je repense à ce moment, sur la Terrasse de la Villa. C’est un matin d’Août, où la brume tendre et chaude, remontant du lac Trasimène, caresse le flanc droit de la bâtisse. Je distingue à peine le lac ; plus loin, Cortone est invisible ; ici, la Ville a disparu.

Sont-ce nos désirs que je lis dans les volutes gonflées des nuages ?

Le lait coule le long des chemins, des sentiers, des rigoles de Toscanes. C’est un flot qui rend la campagne aveugle. Je n’ai plus de repères. Je n’ai plus que mes souvenirs. Je repense à elle. Elle, que j’ai laissé dans les nuées de ses songes.

Sont-ce les désirs de nos heures partagées?

Je suis là à table comme à mon habitude, figé face au paysage. Cet environnement matinal, au sortir de cette nuit sans lune, est l’heure où l’écriture et les souvenirs ne font plus qu’un. Et tout s’éveille dans un matin doré.

Voilà le tohu-bohu sourd de la création.

JOUR 3

La plaine du lac Trasimène est pareille à une estampe japonaise. Ce matin, de vaporeuses trainées blanches parcourent la vallée, cachant ainsi à mes yeux les murs perchés de Cortone. Parce qu’il est encore tôt, je sens le carrelage glacé de la Terrasse sous mes pieds nus. Froidure. Tiens ! Près de moi le chat à trois pattes se lèche les babines, plus loin le vieux chat plisse les yeux pour rentrer en méditation.

Hier matin, je suis allé avec A. jusqu’à la Ville. Nous avons traversé les champs d’oliviers, les quartiers extérieurs, enfin les portes médiévales. Longuement, nous discutions de choses et d’autres ; parfois nous nous arrêtions de parler pour profiter du paysage ; parfois nous regardions attentivement le porche d’une église du Quattrocento. Et nous parlâmes de choses et d’autres. A. est secrète et cinglante. Son regard est juste. Ainsi, elle semble essayer de comprendre le Monde dans sa globalité. L’amour, est-il à vivre à cent pour cent ? me dit-elle. Où mènent les caprices de l’idolâtrie?

Soudain, le soleil est vif et puissant sur la Terrasse. Il a réussi à pointer le jour, à transpercer, à fendre la brume du lac Trasimène. Ma bouteille d’eau minérale, placée sur la nappe cirée, usée par le temps, se transforme sous l’effet des rayons en une lampe verte surréelle. Tout s’illumine.

Je repense à ce qu’a dit A.

JOUR 4

J’ai bu mon premier verre d’eau de la journée et il est tôt. Je suis calme. Réveillé. J’entends le bruit du ver à bois qui ronge la poutre au-dessus de moi. Saccades. Dans la campagne, on a des rats, des chats, des pinsons, des tourterelles que je confonds toujours avec de sombres pigeons. Je crois voir des cerfs blancs sur l’horizon. Le lac Trasimène, au loin, n’est plus qu’un vaste foyer. Comme mille rosiers. Il est sept heures du matin et j’ai le cerveau à plat, rabougri, resserré dans sa coquille d’œuf trop plein et les chiens se mettent à japper, tandis qu’un large camion aux accents de chemin de fer grimpe vers les hauteurs de la Ville.

Il doit y avoir un intrus. Tous les chiens se mettent à hurler : à gauche, à droite, je n’arrive plus à les distinguer. Mais pourquoi les voisins ont-ils autant de chiens ? On raconte qu’après la guerre 39-45, il n’y avait presque plus de chiens en Italie. Qu’il s’agit finalement d’une mode très française… Le Soleil se calme. La campagne devient bleue et la lumière s’estompe et s’évanouit. Je la regarde, parce qu’elle est belle. Elle est là, je le sais, parce que je l’ai sentie près de moi. Elle est apparue sur la Terrasse où j’écris tous les matins, sur le promontoire depuis lequel je contemple la vallée du Lac Trasimène et qui m’emmène jusqu’à Cortone.

Elle est là : nos regard n’assassinent plus nos rêves. Nous laissons faire, à présent, nous laissons prendre les choses, plus comme auparavant, nous laissons faire. Tiens ! Le chat a douze ans aujourd’hui, me dit-elle, emmaillotée dans son peignoir de nuit, ceint par un bandeau de toile bleue marine. Vient-elle derrières moi près du muret ? Sans doute, caresse-t-elle « Minette » ? Le chat semi-sauvage. Maintenant, c’est au tour des anatidés, des canards et des oies, qui jouent leurs fausses notes, et c’est le tour des abeilles noires de vibrionner, puis d’un jeune coq de s’animer. Ah ! Le voisin, situé à cent mètres, au-dessus de moi, reçoit un coup de téléphone. Est-ce important ? Il a suspendu son travail de taille des oliviers. Les Toscans, en effet, travaillent toujours très tôt le matin pour s’éviter les chaleurs estivales.

JOUR 5

Je me lève avec des aigreurs d’estomac. Terribles ce matin. Si elle était là, elle me dirait avec son petit air malin, de prendre du curcuma. Je suis redressé, je suis sorti de la maison, je suis allé voir le Paysage, je me suis installé sur la Terrasse. Cette lente méditation devant la nature devient au fil des jours une obsession. C’est ici que je lis mes désirs et je pense à elle, ma chère A. Elle dort en ce moment. J’aime quand elle dort, parce que je m’imagine un gardien fidèle à la porte double du Temple.  Bien sûr, nos conversations me manquent, mais l’image du capitaine, seul, face à la mer tourmentée me plait. Tu nous ferais pas un petit délire ? M’aurait-elle dit, me taquinant comme toujours  à propos de mes accents lyriques.

La brume monte du lac Trasimène et s’immisce entre les oliviers d’argent : une  rivière laiteuse et métallique strie la colline. La campagne est pareille à une étrange nappe.

Le Soleil s’extirpe de l’horizon glacé et laisse découvrir la Ville. Le petit chat avait faim ce matin, je lui ai donc donné son bol de lait quotidien. Je repense à hier, je me remémore nos visites à Sarteano : musée étrusque, église baroque, le café sur la place. La peinture de l’annonciation de Bécafumi est restée gravée dans mon esprit. Cette image ne me quitte plus. Elle m’évoque la création, l’enfantement, l’idée que l’on peut-être hors de soi et que l’on peut donner la vie à un autre : l’enfant. Je pense à cela souvent. Fort souvent. Il y a des craintes noires et profondes qui animent mes chaires et que je n’ose dire, préférant les garder pour moi seul. Des mots aussi que je cache qui me font mal. Un an et toutes les vallées me paraissent asséchées.

A. lève les yeux vers la Madonna de l’Annonciation de Bécafumi, accrochée à l’entrée de l’église de Sarteano. Quand elle observe quelque chose de beau, elle garde toujours son regard de petite fille. Elle voit. Elle accepte le monde tel qu’il est d’une manière pure, simple.

Est-elle levée ? Ne s’est-elle jamais levée ?

À Blanche.

Image à la Une, paysage de Toscane.

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