Le classeur de mon Arrière- Grand- Père

Patiné par le temps, ce classeur qui appartenait jadis à mes arrière-grands-parents, trône aujourd’hui dans mon salon, en pièce d’antiquité.

Il est drôle ce meuble, héritage familial muet et bavard à la fois. Je n’avais jamais pensé à l’« interroger » lorsqu’il était dans le bureau de mon père, enseveli sous un fatras de papiers… Je savais pourtant qu’il me plaisait et c’est pourquoi mon père avait prévu de me le donner. Il est pourtant bien plus qu’un bel ouvrage d’ébénisterie et d’ingéniosité, il est une mémoire vivante à lui seul, un vestige du passé avec tous ses tiroirs et les nombreux secrets qu’il a abrités.

J’ouvre le sixième casier à droite : une étiquette avec le nom « Epstein » écrit soigneusement à l’encre de Chine. Ce simple nom me rappelle que coule dans mes veines du sang juif. Oui, du sang juif. J’ouvre la boite de Pandore : que cela signifie-t-il d’être Juif lorsque l’héritage si important dans cette culture a dû être avorté pour sauver sa peau du chaos de la Shoah ? Aujourd’hui, malgré mes efforts pour recueillir des informations auprès de ma si petite famille, je ne sais que peu de choses sur ces origines-là. Et pourtant, elles me collent à la peau comme une évidence. La puissance des mémoires familiales est en somme un héritage bien plus riche que des pièces d’or sonnantes et trébuchantes. On oublie parfois que les drames de l’Histoire traversent les époques et les âmes. La première fois que j’ai révélé mes origines à mon meilleur ami, j’étais émue. Il ne comprenait pas : « Pourquoi taire cette identité qui fait partie de toi ? ». Parce qu’il y a un temps, pas si lointain, mes ancêtres se sont tus, ont caché voire ont dénigré leurs origines et c’est grâce à ces langues si bien tenues que j’ai pu voir le jour. Encore maintenant, en écrivant ces quelques lignes, mes petites cellules frémissent d’émotion en pensant à l’énorme secret que je révèle, comme une lumière sortie de l’obscurité. La méfiance et la peur d’être rejeté ont été gravées au fer rouge dans nos cœurs, même plusieurs générations après. C’est donc cela ce qu’on appelle la « mémoire cellulaire », celle que nos cellules enregistre et qui se transmet de manière infinie. Je ne veux pas réduire l’héritage judaïque à celui de la peur. Je veux redonner vie à cette filiation de laquelle j’ai été coupée par l’esprit (et non par le sang). Rendre hommage à cette culture, c’est un peu reprendre la part de mon héritage avorté, cette partie de moi-même enfouie sous les peurs véhiculées par mes ancêtres et leurs souffrances…

Le quatrième casier à gauche comporte l’inscription plus ordinaire « Factures » notée par mon père dans son écriture que je caractérise de « patte de mouche médicale ». Il peut sembler banal et ne mériterait peut-être pas de s’y attarder… Mais en réalité, mon père les conservait toutes depuis plusieurs décennies. Et seul un déménagement d’envergure nécessite d’aller fourrer le nez dans cet amoncellement de chiffres et de lettres. Savez-vous qu’en gardant toutes les factures d’une personne, on peut retracer une partie de sa vie ? Un véritable journal intime. Et parfois y découvrir des secrets bien gardés. Ce casier aura peut-être abrité « La » facture douloureuse d’un médecin datée de 1964, celle qui laisse les traces des actes interdits, avant d’être détruite par ma mère…

« Ce serait donc cela cette impression de ne pas toujours être à ma place, qu’un autre avant mon frère et moi, dans le ventre de Maman aurait pu voir le jour. Mais qu’au début d’une nuit d’automne, arraché à la vie par certains bistouris, il sera (en)terré dans son sang d’embryon. Et parce que tu(é) dans un secret inébranlable, il continuera à étouffer des cris de vie avortée, jusqu’à ce qu’un beau jour je le reconnaisse enfin par son nom. Par miracle, il cessera alors ses hurlements et son envie d’être à ma place… »

Ce frère-là, je l’appellerai Philippe. Et comme le corps de la femme transmet tout (y compris la mort), juste après lui, un autre embryon s’extirpera seul du ventre de la mère, ce qu’on appelle plus communément une « fausse couche ». Ce dernier, je l’appellerai Louis. Philippe et Louis reprennent leur juste place dans notre famille. Et je prends la mienne. Voilà un autre héritage de sang et de fratrie qui m’a suivie comme mon ombre jusqu’à peu, caché pendant des années au fond de ce tiroir. La boite de Pandore s’est ouverte, les maux se sont évadés, tout est juste et équilibré à présent.

J’ai vidé le classeur de tout son contenu. Seules demeurent quelques étiquettes d’époque qui rappellent que le temps a passé et que les transmissions se sont faites, consciemment ou inconsciemment. À moi de le remplir de nouveaux trésors de vie, et de classer (ou jeter) avec ordre et méthode les éléments du passé de mes ancêtres et leurs secrets pour vivre harmonieusement avec ce bel héritage, et d’en prendre la juste part qui me revient. Car au fond hériter, c’est savoir partager.

Image à la Une © Augusto De Luca, Polaroid (conservé à la Collection Internationale Polaroid aux États-Unis et au Musée de la Photographie de Charleroi en Belgique).

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Hélène Vintraud

Pour écrire à Hélène Vintraud : plumedelagraineeclose@gmail.com

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