L’errante à Éleusis

L'errante à eleusis - © Arthur Yasmine
Que l’on rappelle l’errante dans la nuit grecque…
Que l’on rappelle l’errante et ses neuf jours…
Son flambeau de mendiante, misère des champs secs…
Son chemin de colère, poussière mourante au sang d’amour…
  Au loin, le sol ne rencontrait l’azur que pour décomposer l’horizon. Ses effluves acides flottaient si bien qu’en tout lieux le soleil s’arrachait par lambeaux grisâtres. Déméter les portait comme autant de voiles livides, le dos vouté par l’angoisse d’avoir perdu sa fille à jamais. Sous ses piétinements inlassables, les sentiers, sillonnés de long en large, s’élevaient en d’épaisses nuées infectes. Les cultures s’épuisaient en une cendre qui flottait par fumées lourdes, à la manière d’une haleine nauséabonde. C’était la male mort.
  La Déesse avait plongé le reste du monde dans un deuil dédaigneux et sans rémission :
« Rien à vous dire, espèce de lâches !… Vous m’avez trompée !… Vous m’avez trahie !… Vous m’avez couverte de boue !… Oser m’enlever l’enfant de mes entrailles ?… À moi ? votre sœur de sang, de combat ?… Vous vous croyez si supérieurs sur vos trônes d’hypocrites !… Oh ! ils se croient si divins !… Mais ils se ruent comme des bêtes sur une proie sans défense ! Misérables mâles !… Regardez-moi ! Oui ! Moi, la femme crédule ! la femme sotte ! la femme docile ! Moi, je vous priverai de tout ! Moi, je vous affamerai ! Moi, je vous ferai tous crever, sales chiens ! »
Cosmos disloqué, cosmos écroulé,
– Œil de crève sur les décombres
– Deuil d’ombre et peste à perpétuité.
  Comment faire dans la révolte pour que s’élève un consentement ?
Lorsque Déméter trouva l’hospitalité auprès des Mortels d’Éleusis, elle n’était plus qu’un être de ténèbres et de rage. Bien que le roi Célée l’accueillit charitablement dans son palais, Déméter restait impassible ; elle détournait avec raideur les gages de politesse que lui tendaient ses serviteurs ; elle voulait écarter la foule afin de ne s’accabler plus qu’au miroir d’elle-même. Il fallait que la Déesse disparaisse en solitude, comme derrière un nuage fuligineux qui repousserait le reste du monde. Son regret, immense et désespéré, la poussait irrémédiablement vers une confrontation ; un face-à-face mortifère où il fallait affronter les yeux déserts de cette image qui faisait d’elle une mauvaise mère. On dit qu’elle ne parla pas. On dit qu’elle ne silla point. On dit que Déméter lança en elle des paroles comme des coups de poing.
« Ô ma fille ! ma fleur du ciel !
Sur les voies de sel, j’ai tant saigné !
J’ai criblé la terre… J’ai tant cherché…
– Mais par quelles vrilles ? – Par quels crachats ?
– Par quelles prières te ramener ?
Ô ma fille, tu reviendras ?
Ton cœur de soie – non ! – comment l’oublier ? »
  Dans la grand-salle, c’est à peine si l’on osait regarder cette femme à la figure défaite ; de son siège d’ombre, elle oscillait maladivement ; elle ne tenait plus droit tant ses privations l’avaient anéanties. Personne ne parvenait à l’arracher de son mutisme obstiné ; personne si ce n’est cette servante aux élans énergiques, l’habile Iambè qui semblait la seule à pouvoir délester Déméter du voile bourbeux qui l’écrasait. Par la légèreté de ses paroles et la souplesse de ses acrobaties, Iambè conjurait la lourdeur des hommes. On croyait ses amusements sans valeur ; personne ne comprenait que sa légèreté recelait un abîme ; l’abîme au fond duquel enraciner les plus errants ; l’abîme d’où les plus désespérés se relevaient, naturellement, comme ravivés par la percée d’une lumière intérieure.
Iambè poussa la sainte Déesse à sourire,
À rire et ranimer son cœur de joie ;
À faire enfin surgir la foudre aux pleurs d’éclat.
Du ciel, une ampleur tournoie par zéphyrs,
Par parfums de couleurs, par chants de beauté.
Les champs blondissent d’odeurs à chérir ;
Leurs clartés nous bénissent d’un vin de santé.
PRIÈRE
Ô mère, à ton rire de tonnerre,
À ton rire, averse de soufre…
À toi, déesse, ô Déméter qui cherche et souffre…
À toi, chair de la Grèce,
À ton rire stellaire…
Par toi, des racines traversent les airs,
Par toi, un éclair renverse les gouffres…
Déméter illuminée

Déméter illuminée

Avec « L’Errante à Éleusis », Arthur Yasmine poursuit le travail initié dans son premier livre intitulé Les Clameurs de la Ronde. Forme de poésie qu’il reprend aux tout premiers poètes de l’Occident, il use de la rhapsodie pour produire de l’unité face aux fragmentations postmodernes de nos temps désœuvrés. « L’Errante à Éleusis » se montre ainsi comme le rapiècement des éléments hétérogènes qui entourent le mythe de Déméter. C’est une première incursion dans le récit qu’il a voulu centrée sur un événement unique dans la mythologie grecque : une déesse rit avec les hommes. On peut lire les premières rhapsodies d’Arthur Yasmine dans Les Clameurs de la Ronde paru aux éditions Carnet d’Art en mai 2015. Ce livre est disponible à l’achat au lien suivant.
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