Les autres

Seule dans la nuit noire, une silhouette inquiétante s’agite en silence. Du visage émacié de l’homme qui se trouve là, on ne distingue que quelques traits, déformés par la rage. Sa main droite s’escrime frénétiquement à coucher sur le papier de sombres pensées. De temps à autre, une larme scintille à la lumière de la lune et vient s’écraser sur la feuille…

Julie,

Je ne sais par où commencer. Je suis parti parce que je ne peux plus te faire subir ça. Seul face à mes démons, je ne peux plus me battre comme avant. Les idées noires m’étouffent, les peurs du passé ressurgissent. Je regrette, Julie. Les cris, les coups, les pleurs. Les Autres m’ont sans cesse rassuré sur le fait que tu le méritais, mais je me rends compte que toutes ces années, je n’ai été que l’ombre de l’homme que tu as un jour aimé. Comment as-tu pu d’ailleurs ? Pourquoi n’es-tu pas partie dès que tu as pu expérimenter cette folie qui me parasite ? Je t’aime Julie. Je t’ai toujours aimée. Ave Maria interprétée par Barbara Bonney tourne en boucle dans ma tête depuis que je suis parti. Tu te souviens de notre toute première danse sur cet air ? Il est si apaisant. Assez ! Ils ne cessent de me tourmenter ! Partez ! Oh, Julie, je suis si fatigué…

Je n’ai plus de répit à cause d’eux et pourtant, j’ai besoin de me concentrer pour te parler. Je dois te parler d’elles : Natacha, Florence, Nicole, Sidonie, Amandine, Chloé, Justine, Céline, Agathe, Lætitia, Pascale, Marion, Sophie, Lorène, Angélique, Charlotte, Joëlle. Tu as toujours pensé à d’anciennes conquêtes, mais en vérité ce sont les noms de toutes mes proies. Je ne suis pas celui que tu crois Julie. Je suis bien pire que celui qui passe parfois ses nerfs sur toi. Les Autres ont toujours fait partie de moi, me chuchotant constamment à l’oreille leur malveillance. J’ai longtemps résisté, mais seul face à ma fragilité, j’ai fini par perdre pied. Je suis faible, mais que pouvais-je faire d’autre que de tenter d’apaiser les cris ?

Ce sont les Autres qui se sont acharnés, Julie, pas moi. Grâce à ces petits accidents de parcours, j’avais la possibilité de m’affirmer dans un monde que je n’ai pas choisi et qui ne m’a apporté que de la souffrance… Je n’ai pas défiguré ces sous-êtres à l’acide pendant que je les violais, je n’ai pas découpé leurs sexes au rasoir et tailladé leurs poitrines. Tout ça c’est la faute des Autres. Ce sont eux aussi qui se sont nourris du lait maternel mêlé de sang, pas moi. Ils se justifiaient en disant qu’il ne fallait pas gâcher, puisque l’immonde parasite qu’elles avaient en elles n’en avait plus besoin. J’étais à chaque fois terrifié devant ce tableau cauchemardesque que j’avais créé à cause d’eux, alors à ces petites choses qui n’avaient pas eu l’occasion de vivre, j’aménageais un cocon d’éternité dans les entrailles encore chaudes de ces femmes indignes de les porter. Les Autres me répètent sans cesse qu’il faut purifier ce monde… C’est vrai qu’ils ont raison. Ces chiennes prenaient du plaisir à être considérées comme des bouts de viande reproducteurs, et tout d’un coup, parce que je leur enseignais la droiture par la lame et le vitriol, elles estimaient avoir le droit d’exister ? La vérité, c’est que les Autres savent qui doit vivre ou mourir et me le chuchotent depuis l’enfance. Dans le sombre couloir de mes pensées, je n’ai toujours eu qu’eux pour m’aider à avancer. Et toi alors ? Tu sais, tu étais différente des autres. Je suis tombé amoureux de nos bribes de discussions, alors que nous n’étions que de vagues connaissances. Il y avait une aura qui se dégageait de toi, mélangeant prestance, beauté et intelligence rare. Tu fais définitivement partie de celles qui méritent de vivre et ils étaient d’accord avec mon jugement… Enfin, jusqu’à il y a peu. Il y a deux jours, je suis resté au-dessus de toi toute la nuit, à t’observer et à ruminer parce qu’ils n’étaient plus d’accord. Avec notre fille à venir, tu étais devenue impure. Ils n’ont pas cessé de me le répéter ces derniers mois, mais là, les Autres hurlaient. Au bout d’un long combat, j’ai trouvé les ressources pour arrêter la lame à quelques millimètres de ton si beau visage. Je n’ai pu me résoudre au fait qu’ils considéraient que tu étais au même niveau que ces souillons, alors j’ai fui. Maintenant, ils sont furieux, vraiment furieux…

Julie, je ne reviendrai pas. Aujourd’hui, personne ne sait qui est « Le boucher de Paris », parce que j’ai toujours pris un soin extrême à cacher l’œuvre des Autres. Quand tu donneras cette lettre à la police, ils me chercheront… Mais je ne serai plus là et je suis désolé pour tous les petits tracas qui vont t’arriver. Mon amour, avant que l’on ne se quitte, promets moi de dire à notre fille qu’un jour dans sa vie, son père aura été quelqu’un de bien. Le jour où il a écrit cette lettre après lui avoir sauvé la vie.

Ma bien-aimée… Ne pleure pas sur mon sort, je suis déjà mort.

Photographie à la Une © Clémentine Belhomme.

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1 Comment

  • Répondre novembre 3, 2017

    Debra

    Bon… je n’arrive pas à être trop touchéE par ce billet ci.
    Et.. NOS AUTRES (Furies, bien entendu…) de quel sang se regorgent-elles, puisque le sang coule dans les veines des hommes et des femmes ?
    Dite par une femme qui a chassé pendant toute son enfance…et qui ne le regrette pas.
    C’est l’occasion de faire remarquer que le mot « victime » est au féminin. Oui, il s’agit du GENRE féminin, en l’occurence…

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