Lettre à Léon

Ne pas te voir plus que je ne te vois,
je me demande la dette qu’on me fait ainsi payer.
Léo Ferré.

Mon fils,
Voilà bientôt trois saisons que nous ne nous sommes vus, et je ne peux te dire aujourd’hui si nous allons nous revoir bientôt ou s’il nous faudra aiguiser notre patience au fusil de combien de mois, combien d’années, avant que l’heure sonne au clocher de nos retrouvailles. Quand tu étais encore un nouveau-né, que je passais sans bruit devant ta chambre dont la porte était ouverte et où tu dormais, dans ton petit lit de bois à barreaux, les poings fermés au-dessus de ta tête qui, emportée par le ballet des rêves, nous ravissait parfois d’un de ces « sourires aux anges » dont s’émerveillent tous les parents, alors je n’en revenais pas, que tu existasses réellement, que tu fus entré dans ma vie, d’où tu n’étais pas prêt de sortir. Je contemplais ce tableau improbable en me demandant si cela que j’étais en train de vivre était vrai, ou si je n’étais pas moi aussi emporté par le tourbillon de tes rêves. Aujourd’hui, quand je rentre du travail et que tu n’es pas là, que je ne suis pas allé te chercher à l’école et que l’appartement n’est pas renversé par le sens dessus dessous de tes jeux d’enfant, je ne sais toujours pas comment je vais m’y prendre pour en revenir… Alors je m’assieds dans mon fauteuil et, dans un silence qui pourrait en surprendre plus d’un, je reste tremblant-là des heures en contemplant la désolation que ton absence produit sur mon cœur et parfois mon ami, lorsque toute digue se trouve effondrée, je pleure.

Mais, pour cet automne et cet hiver, je me suis promis d’aller marcher, d’aller perdre mes pensées et mes émotions dans la montagne, dans les méandres de la forêt, dans le ru de mon petit ruisseau gonflé par les pluies de ces dernières semaines. De simples promenades, mais elles font tout mon bonheur, en ce moment, rien ne me semble plus important. Je suis allé ce matin avec Enka, la chienne de papi J. et de mamie D. – qui sont allés en vacances, je crois, à l’Île Maurice –, me réveiller corps et âme dans le bois des Machurettes. J’imagine que tu m’accompagnes, que nous suivons ensemble des sentiers sur lesquels il m’arrive de retrouver des souvenirs, des saveurs de mes pays d’enfance, que je croyais avoir égarés. Je te raconte tout ce qui me vient, ce qui me remonte, comme des histoires que je serais en train d’inventer. Je t’explique ce que je sais ou crois savoir, la vaste étendue des choses que je ne sais pas, tout ce que toi, peut-être, plus tard, tu m’apprendras. Tu es avec moi ici, où je prends soin de mon âme, tu es dans ces joies qui me nourrissent quand je marche sur ma voie, quand je me souviens du petit garçon que j’étais et que je l’accompagne, lui aussi, comme je t’accompagnerais. Vois cette ombre joyeuse qui marche dans les pas d’un chevreuil, ne dirait-on pas le père et le fils réunis dans la même personne ?

Depuis quelques semaines, je te fais parvenir des cartes postales, pour te rassurer et pour me rassurer aussi, un peu, que tu saches que je ne t’abandonne pas. Je ne sais si tu les reçois, si on te laisse les lire… Je me fais l’effet d’être le vieux sorcier Dumbledore, dans le premier livre du roman Harry Potter, dont les hiboux criblent littéralement le pavillon de banlieue où le jeune héros demeure ignorant de tout un pan de son histoire et de sa vérité, de lettres l’informant de son admission à la prestigieuse école de magie de Poudlard. Mais nous ne sommes pas dans un roman, mon garçon, nous ne sommes pas dans l’une de ces aventures que l’on écrit pour les enfants et dont nous pourrions connaître le dénouement en allant voir directement la fin du livre (en général elles se terminent bien)… La vraie vie est sans ellipse et, dans la vraie vie, mes hiboux ne sont que des employés de Poste et je ne suis pas encore devenu le directeur d’une école de magie… Mais je sais que ces messages font leur chemin vers toi, vers ton cœur, sur la terre comme dans l’esprit.

Avec ces cartes postales, chaque semaine j’écris une lettre dans un carnet (celui-ci est de couleur rouge) où je te raconte mes promenades dans la forêt, mes dialogues avec les oiseaux, les chants de l’eau, certains êtres qu’il m’arrive de rencontrer… Je te raconte des histoires, je mets en scène des fragments de mes vies passées où je te fais rencontrer ce personnage incongru, ce jeune poète et chevelu qui devint ton père, qui se demande lui aussi pourquoi nos routes en passent par tant de déserts… Ah ! mon garçon, j’en ai des choses à te dire… dont nous parlerons plus tard, peut-être… certaines choses dont nous ne parlerons peut-être pas… C’est mon orgueil de père qui me fait imaginer ce Léon de quinze ans, peut-être, ou de vingt ans – qui sait à quel âge pour toi ces pensées seront mûres – débusquant les carnets de son père et plongeant dans leurs méandres comme je fus moi-même emporté, jadis, du haut des gouffres de Zarathoustra !

Lorsque tu vins au monde, je décidai d’orienter le mouvement naissant de ma poésie vers ce qui allait rapidement devenir pour moi le seul essentiel : t’accompagner comme je peux, comme je suis, avec mes pensées échevelées et mes paquets de contradictions, sur les chemins de la vie, sur les chemins d’éveil, en te disant toujours la vérité. Je ne perdis pas un instant pour me mettre à l’ouvrage, à cette table de cuisine, dans cet appartement où tu explorais tes premiers sommeils et où ton vieux père se demandait à quoi pouvait bien ressembler cet endroit du monde pour lequel il s’était embarqué…
Je le revois, penché sur son ouvrage, rédigeant les premières lignes de sa reddition : « Je fume autant que je peux mes secondes de solitude entrecoupées… La nuit ne m’appartenait plus, la nuit plane et lourde du silence qui lui est propre… À présent, le dos voûté à mes échappatoires, ce sont des chants d’amour qui me taraudent… » Je ne savais pas alors l’histoire que j’allais raconter.

Mes vieux compagnons et maîtres qui m’enseignèrent autrefois, alors que j’étais à peine plus âgé que toi, l’art de l’écriture, me confièrent que, lorsque nous dirigeons avec notre cœur nos pensées vers un être, celui-ci les reçoit toujours. Et plus la direction en laquelle nous orientons nos pensées est celle de notre cœur, plus nous pouvons être assurés que ces pensées soient reçues. Tu crois, toi, que les choses se passent comme ça dans la réalité ? Moi je le crois. C’est ainsi que je sais que, lorsque je pense à toi, je suis avec toi ; c’est ainsi que je sais que, lorsque je t’écris, sur ce carnet ou sur un autre, je dialogue avec ton âme, qui est au moins aussi vieille que la mienne… Et quand tu penses à moi, toi aussi tu t’adresses à mon âme et c’est ainsi que tes pensées me parviennent. C’est ainsi que toi et moi, dans ces régions du monde où les hommes n’ont pas facilement accès, nous fabriquons les cordages qui nous serviront de ponts un moment venu pour nous rejoindre au ponant vers de présents lendemains.

Autour de moi, on ne comprend pas toujours ce que je fais. On imagine tout un tas de dispositifs que je devrais mettre en place pour te retrouver, pour remettre de l’ordre dans ma vie, etc. On se dit : « Moi, si j’étais à sa place, si c’était mon gamin, alors voilà ce que je ferais » – mais personne n’est jamais à notre place. On imagine savoir mais on ne sait pas, quelles sont les lois qui réellement nous gouvernent, qui peut réaliser pour nous le chemin qui est juste. Peut-être que je me trompe, peut-être que tout ça, ce n’est que du vent, du baratin… de la littérature… ! J’ai détaché quelques pages de ton carnet pour écrire cette Lettre publiée aujourd’hui dans ce magazine (qui est un autre de mes « hiboux »), quelques pages glissées sous le temps comme un pollen qui se disperse vers une destination inconnue. C’est là mon seul présent, ma pensée la plus belle et la plus difficile.

N’oublie jamais d’être heureux.

Je t’aime,

Papa.

Image à la Une © Loïc Mazalrey.

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