Lettre du 09 décembre 2014

Mon alter ego, je et radicalement autre,

C’est comme Alice plongeant, Alice qui choit dans le puits sans fond de ses cauchemars. Écrire, découvrir un monde magique où les merveilles entrevues se changent vite en monstres noirs, en sujets de carton, en reine qui coupe des têtes. Le réel est laid car l’écriture s’en coupe pour en caresser au scalpel les noirceurs, pour chercher les poux sur des crânes qu’elle creuse de sillons profonds. L’écriture démembre dans son travail premier le ciel et la terre, le dehors et le dedans, les yeux, les doigts, la peau et l’estomac. L’écriture divise, isole chaque atome d’un monde insensé. Toi, petit grain, qu’es-tu ? L’écriture le passe à la question, la lumière dans la gueule, le gonfle d’eau croupie et le regarde éclater. Le sens encore s’échapper. L’écart se creuser. Je ne suis pas le monde, je ne suis même pas dans le monde. Je me pointe au grand bal, et le groom cherche mon nom dans la liste. Absent. Je ne peux pas entrer. Voilà ce qu’elle dit l’écriture : tu es un rejeté, un incapable, tu ne sais rien goûter. L’écriture couvre d’un voile frigide le monde, me prive de sa sensualité, est le symptôme de mon inaptitude à vivre.

C’est le premier temps.

Il y en a au moins un second.

Celui de la grande métamorphose, du grand rapiéçage. Le temps de tout recoudre. Après la division, l’amour. La participation. Ce monde qui me refuse, je l’aime et lui offre, don absolu, mon corps. L’écriture devient tissage, compréhension. Je ramasse les débris et les éclats, les morceaux que j’avais d’abord éparpillés dans la grande explosion, dans la chute, dans mes lacérations méchantes, mon automutilation et la destruction du monde autour. Je reviens à toi, Autre, et je te cause. Je ne change rien à l’horreur des mots isolés mais je les assemble, les couds entre toi et moi. Le sens revient. Je le reconstruis. Et c’est tout le monde qui se réunit. Les phrases se maillent, s’enlacent et ma voix et mon corps retrouvent le contact. D’abord, je me caresse le texte, je laisse frémir ma propre peau. Quand elle est rougissante, les pores dilatés, prête à se dissoudre dans l’air, la lumière, dans l’herbe, la glaise, dans la chair du monde, je la colle à toi. Je danse avec toi sur les pages-branches de l’arbre nouveau. Je croque, je salive, je veux tout goûter. Enfin de la saveur ! Le monde est un champ à explorer, il m’appelle, et j’entre, ta main dans la mienne sous la coupole d’une belle salle de bal où nos noms s’inscrivent désormais sur tous les frontons. L’écriture a recréé le sens, réouvert le monde, et moi, et toi. L’écriture a relevé les corps tombés, elle a permis l’immédiateté des êtres-là, des êtres en vie.

Je t’aime et j’écris.

Moi, si j’existe.

© Photographie : Julie Poncet

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