Pour qu’un putain d’actionnaire nage avec les dauphins

Un vieux bistrot. Deux individus entrent et s’asseyent à la première table. Au comptoir, le tenancier essuie des verres. Un bruit de journal aux pages maltraitées, le ronflement de la machine à café. Une odeur rance. Au-dessus du visage des deux nouveaux venus, une étagère surplombe un cadre de Napoléon. Sur cette étagère, quelques livres. F. en saisit un par la tranche et scrute le titre un instant : Narcisse et Goldmund, de Hermann Hesse, puis il le pose sur la table, l’ouvre au hasard et commence à lire :

La bouche de la femme s’attardait sur la sienne, poursuivait son jeu, taquinait, provoquait, et, finalement, elle s’empara de ses lèvres avec une avidité furieuse, prit possession de son sang, l’éveilla jusqu’en ses profondeurs et, dans un long jeu muet, la femme brune se donna au jeune homme, l’initiant doucement, le laissant chercher et trouver, excitant son ardeur et apaisant sa flamme. Au dessus de lui se tendit la brève et délicieuse béatitude d’amour, elle s’embrasa dans l’éclat d’une flambée ardente, s’apaisa, s’éteignit. Il demeurait là les yeux clos, la figure sur la poitrine de la femme. On n’avait pas dit un mot.

F :

« Je refermai le livre. Une porte de sensualité, de spirituelle, m’avait été ouverte. Elle donnait, l’espace d’un instant, sur l’éternité.  La beauté venait de s’exprimer, elle n’avait pas sauvé le monde, mais pendant quelques secondes, elle m’avait sauvé, ce qui n’est pas si mal tout compte fait. Elle invitait à fuir la crasse et la lourdeur de nos vies, pour se réfugier à jamais dans les bras maternels de la volupté. J’allumai une cigarette. Un accord tacite s’était établi avec le barman. Sans doute l’un des derniers résistants de cette époque de censure, un ami, un frère au milieu des loups. La fumée s’élevait, flirtait avec mes pensées. Je retournai à ma lecture :

La femme gardait le silence, caressait doucement ses cheveux, le laissait lentement revenir à lui. Enfin il ouvrit les yeux.

Les mots prirent possession de mon être, je m’oubliai… Peu d’hommes ont cette mystérieuse  force de sentir et de donner à voir ce que l’on perçoit confusément…2 par siècles tout bien compté…C’est une histoire de musique… Oser lever le voile des choses… Je délaissai à présent ma cigarette qui  n’oubliait pas de se consumer. La cendre usée s’arc-boutant jusqu’à la grimace finit par se désolidariser et vint s’écraser sur le velours de mon pantalon, au moment même où la porte du bar s’ouvrit…Un souffle d’air s’immisça.  Une ombre se profila dans le peu de lumière…puis une chevelure blonde … maintenant un corps tout entier … c’était elle ! La femme du livre ! (qui pour le coup était blonde) Elle venait me sauver, m’aimer…déchirer mes habits, panser mon corps usé, que sais-je ? M’emmener je ne sais où, m’extraire de cette puanteur que certain romantique appelle vie, c’était à coup sûr la promesse radieuse d’une vie caressante et festive. Les murs du bar se réveillèrent, ils avaient senti eux aussi la présence sismique ; les dalles du sol se mirent à danser, virevolter ! Elles étaient habitué qu’à de vulgaires godasses, cabossées et crottés…Faut les comprendre, quand ses pieds délicats vinrent se déposer, comme la feuille sur un tapis d’automne, les joints sautent et le temps aussi!!  Ça fait de l’effet !! Même l’Empereur cligna des yeux !! En surplomb sur l’étagère, il pensait sans doute à sa Joséphine… J’en oubliai de gueuler sur mon pantalon souillé par la cendre. Je regardai mon ami, on se sentait en peu con tout à coup, même le barman qui faisait semblant de nettoyer les verres, je le voyais bien, il arrêtait pas de gesticuler à présent, il  m’a même dit d’arrêter de fumer, cet enfoiré, que c’était la dernière fois, qu’il appellerai les flics, que son établissement c’était pas une bibliothèque pour clochards, qu’on était toléré mais que le vase était bientôt plein, que nos tronches y pouvaient plus les piffrer… En somme, il voulait se faire voir… Olga la blonde possédait le bar. Tous les regards convergeaient secrètement vers cette inconnue. Elle vint au comptoir, demanda au barman un café, sans même le regarder, il lui répondit en bafouillant et rouge de plaisir :
Voui Madâmeee… Tout se suite Madâmeee…Hum Hum…A votre service…N’hésitez point…Je suis là…Hum Hum »

G. détourne le regard et s’empare d’un autre livre sur l’étagère. Il le feuillette avec nonchalance et interrompt F.

G :

C’est une bouche, l’œil, une bouche ! La même forme oblique, où chacun de ses pigments, chacune de ses courbes vient lécher l’univers, les pupilles ne sont que des papilles pour goûter aux orbes, au ciel, à la lune… Et dans ce bistrot, au fond des orbites, les yeux jaunis sont devenus gros et luisants, comme autant de boules de billard ! — plus étincelants que des mers au soleil, lorsque cette créature est entrée… La blondinette est venue rayonner ici, elle a tout brûlé sur son passage, tout emporté dans son pas gracile, sa voix et son toucher — là, avec la paume de sa main, sa caresse sur un comptoir en laiton qui a vu tant de poings burinés s’écraser sur son dos pour commander une gnôle ou un ballon de blanc… « Je voudrais un café, s’il vous plaît ». Je l’ai aussi entendu, F. Et même le comptoir a frissonné sous la main de cette femme ; il va même peut-être se cambrer, se lever à la verticale, ce comptoir… Et dire qu’elle est entrée, au fur et à mesure que tu lisais… Ah ! C’est que l’art a bien tenté de rendre service à nos instincts en sublimant la femme, la sensation, le sacré du corps, mais en réalité, ce n’est qu’un maquillage de plus pour embraser le désir… On est prisonnier de nos yeux, et les femmes se font ravissantes pour tenter de réveiller nos tripes mortes — des roses dans un cimetière, voilà ce qu’elles sont — et elles viennent chercher au plus profond de nos entrailles, de nos boyaux rompus aux pires macérations, aux plus fielleuses rancœurs, contre ce monde d’actionnaires… On déborde d’amertume dans ce vieux bistrot lambrissé, non ? — ce vieux rafiot fait naufrage, F. Les cœurs amers iront ensuite s’échouer à d’autres comptoirs, d’autres îlots, d’autres tables boisées… Et les yeux resteront des méduses dans leurs globes aqueux, qui s’ils pouvaient parler, pousser un dernier râle, une dernière complainte, viendraient sangloter maintenant sur la pureté de cette femme. Mais les yeux sont aussi lâches que les bouches. Sinon ils la supplieraient de rester encore un peu… Ils l’inviteraient à venir là-bas, avec eux, sur la banquette du fond, tout au fond F. ! là-bas, dans la nuit des alcôves au bout de tous les voyages, et ils lui parleraient d’exil radieux sur des pamparigoustes, et ils lui serviraient à boire, encore, la feraient rire, et leurs yeux rouges d’ivresse la cajoleraient pour une éternité… Mais elle s’en va, F. elle s’en va déjà… avec la grâce et le silence dans son sillage. Et il attend quoi, le tenancier pour nous resservir un remontant ? Qu’on s’enfonce encore dans les regrets ? Laisse-moi te lire ce passage, avant nos prochaines retrouvailles. Je l’ai pris au hasard sur l’étagère, Les temps sauvages, de Joseph Kessel. J’espère qu’il te plaira :

Et d’un seul coup, sans que la moindre inflexion du visage ou de la voix ait pu l’annoncer, un rictus haineux, hideux, lui a élargi, tordu, ébréché la bouche. Elle était méconnaissable. Elle a incliné la tête pour mettre ses yeux contre les miens et son souffle est passé sur ma peau et, dans ce souffle, il y avait :

— Aime-moi noire… aime-moi noire.

Vous aimez cet article ? Partagez-le !
Facebook
Facebook
Follow by Email
Instagram

Be first to comment