Trois fois à droite après le blockhaus

Quand je repense à la Normandie, je me vois monter la colline de Crasville. C’était une longue montée abrupte face à la mer. Je me repérais mal, comme toujours. Alors, je trouvais des stratagèmes cérébraux, des moyens mnémotechniques pour retrouver la maison de ma grand-mère. Je me répétais « trois fois à droite après le blockhaus, trois fois à droite après le blockhaus ». Et j’arrivais sur mon vélo au cœur d’un vallon où dormait depuis des siècles la gentilhommière de mes ancêtres, d’obscurs Vikings, aux allures chevaleresques. Ce vélo, je l’avais emprunté à un cousin éloigné. Plus exactement, c’était un V.T.T. Un moyen idéal, simple et pratique de vadrouiller dans le bocage normand encore préservé dans ce coin précis du Cotentin. Les plus beaux souvenirs de mon adolescence se passèrent dans ce pays, avec cette bicyclette. Celle-ci me donna une immense liberté. La liberté entre autres d’aller, à l’insu de mes parents, au bistrot de Saint-Vaast-la-Hougue, qui faisait face au port de pêche, en compagnie d’un cousin. Ce cousin, Greg, connaissait bien un serveur, qui acceptait de nous servir des monacos bien frais et bien sucrés. Chose qui nous paraissait incroyable. Du haut de nos quatorze ans, ce panaché avait le goût de l’interdit, goût sublime et fantasque de la prohibition. Je soupçonnais bien plus tard le gentil garçon de café d’avoir forcé davantage sur la limonade que sur la bière. En effet, lors de notre retour à Quettehou, toujours à bicyclette, je ne ressentis aucunement l’ivresse chaude sur mes joues fouettées par le vent froid et cinglant des bords de mer.

Je vagabondais. Je m’échappais quelques temps, parfois des après-midi entières, dans les collines. Et je me perdais bien sûr. Comment en serait-il autrement ? Je viens de Haute-Savoie, j’ai quatorze ans à ce moment-là, je n’ai aucun sens de l’orientation. Sens qui m’est toujours inconnu actuellement. Et où mes coups de pédales me menaient ? Eh bien, toujours à Crasville, à la ferme Fleury. La source primaire de ma généalogie. Pour m’y rendre, je quittais la grand-route de Morsalines, puis je m’engageais sur une petite départementale sur la droite. Dès que j’avais dépassé les premières maisons et leurs flopées d’hortensias roses, je me mettais en danseuse sur le vélo, et je tournais trois fois à droite après le Blockhaus qui surplombait la plage de Crasville. Les petits chemins déserts, les haies de mûres. Les chemins creux. L’éternel bocage. Les noisetiers, les pommiers de la grande tante Marie-Jeanne. La ferme de pisé en ruine de ma grand-mère, cette grand-mère que je n’avais jamais vu et qui régnait en maître sur ce territoire, comme le fantôme du commandeur. J’étais le petit Sganarelle des collines, ignorant tout des drames qu’avait pu connaître ma famille au sein de ces sinueuses chasses, maculées de tâches d’ombre.

La mémoire avait disparu. Les souvenirs étaient partiels et lacunaires. Mon père ne se souvenait de presque rien et je me demandais s’il avait vraiment envie de se rappeler de ces choses-là. Il ne voyait plus sa mère, celle qui au cœur du mois de juin 1948 l’avait mis au monde avec douleur. Celle qui avait pourvu à ses besoins jusqu’à ses quatorze ans. Quatorze ans, tiens j’avais le même âge à l’époque de la bicyclette. Il y avait eu une dispute, une seule, puis plus rien, et depuis quarante ans, ils ne se parlaient plus. Un immense secret avait envahi l’espace qui séparait mon père de sa mère. Ils étaient deux chiens de faïence brisés. Trois fois à droite après le blockhaus. Je posais le vélo contre la grange, quand j’arrivais là-bas, sur la lande. La ferme de pisé restait vide, craquelée, décrépite. Je descendais jusqu’au ruisseau. Là, je contemplais lentement la beauté ancienne de cette ferme normande qui jadis avait vu grandir ma grand-mère, grande, belle, gaillarde comme une fille de ferme. Une fille de ferme qui ne voulait sous aucun prétexte dévoiler sa faute, comme l’on disait à son époque, la faute d’avoir eu seule un si beau et tendre garçon.À mon père.

Image à la Une © Gérard Métral.

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