Au loin les couteaux lancés dans le vide immense – Épisode 1

Un vieux bistrot. Deux individus entrent et s’asseyent à leur table favorite. Au-dessus de leurs visages une étagère surplombe un cadre de Napoléon. Quelques livres y sont disposés. G. en saisit un par la tranche, scrute le titre un instant, Récit sur rien de Jonathan Littell, puis il le pose sur la table, l’ouvre au hasard et commence à lire :

C’est peut-être pour cela qu’elle m’avait aimé : mais je n’avais rien reçu d’elle, ni en bien ni en mal, elle ne m’avait accordé aucun droit ni fait aucun tort ; ce qu’elle m’avait donné, elle l’avait fait librement, tout comme elle me l’avait repris, je n’avais rien à redire à cela, même si moi, je brûlais de la tête aux pieds, d’un feu de glace qui ne laissait aucune cendre. 

G : Que garde-t-on d’une femme, mon vieux F. ? Tiens, écoute un peu cette histoire… J’étais il y a peu dans un de ces bordels de l’autre côté de la frontière, en banlieue de la capitale du gouvernorat. Je buvais un armagnac avec la maquerelle, une ancienne camarade de classe, lorsque l’une de ses dames se mit à nous raconter une anecdote. Tu sais bien que ce sont les putes qui racontent le mieux le monde, dommage qu’elles n’écrivent pas. Dans le salon de cette maison close, ouverte à tous, elle nous confie avoir reçu un étrange client lors d’une soirée précédente. À ses dires, c’est un homme élégant et tout ce qu’il y a de plus ordinaire, coiffé d’un chapeau, une canne en main. Il boit quelques verres de vin avec l’une des prostituées au bar puis la suit dans l’escalier en colimaçon, pénètre au sein d’une chambre dont le papier peint gondolé, aux couleurs chaudes et constellé de petits poneys, sert à détendre le client. Voilà qu’elle commence à le déshabiller en lui ôtant son chapeau, puis ses vêtements ; il se laisse faire tel un enfant avant qu’elle ne lui indique la salle de bains à disposition. L’homme acquiesce mais claudique dans la direction opposée, jusqu’à un fauteuil aux dorures écaillées, pâle réplique d’un Voltaire — seul mobilier de la pièce à l’exception du lit.

« Je veux que vous chantiez » dit-il, les bras posés sur les accoudoirs.

La femme, d’abord troublée par la demande, autant que par le timbre de cette voix gutturale, esquisse un sourire. Le regard de l’homme fixe intensément ses lèvres carmin, scrute la robe enveloppant ses hanches pleines, ses seins opulents et gélatineux qui débordent du décolleté ; ses yeux descendent en suivant le bas de nylon noir vers le galbe graisseux de ses mollets, jusqu’aux talons-aiguilles.

« Je veux que vous chantiez » répète-t-il, d’une voix assurée.

— Moi ? Mais pourquoi ? Je ne sais pas chanter, je ne suis pas là pour ça.

— Je vous donnerai de l’argent, tout l’argent que vous me demanderez, je n’en manque pas. Je ne vous toucherai pas. Mais je veux obtenir de votre part ce qui me manque d’une femme. Un chant.

— Vous êtes sérieux ? Je viens de vous dire que je ne sais pas chanter ! Il y a des salles de concert pour ça !

Puis elle soulève sa robe de satin rose et s’en défait pour laisser apparaître son corps aux formes larges et généreuses. La découverte des sous-vêtements féminins reste sans effet ; l’homme nu est impassible, plus figé qu’une statue.

« Rhabillez-vous. Et chantez. »

— Mais pourquoi voulez-vous que je chante à la fin ? Vous avez un problème ? vous vous êtes trompé de lieu ! Quand un client entre ici, c’est pour me baiser.

— Ne soyez pas vulgaire. Je passe de putes en putes dans l’espoir de trouver une voix. Une âme, quelque chose qui ne se palpe pas, qu’on ne peut pas effleurer. Je veux seulement pouvoir fermer les yeux en écoutant un chant féminin, assis-là. Quoi, c’est trop vous demander ? Tenez, je vais me mettre sur le bord du lit, ça vous intimidera moins. Votre corps, je le laisse aux autres, à tous les autres ou à vous-mêmes, peu m’importe… La peau d’une femme, je ne la touche que par amour ou par pitié, parce que vous savez… le corps, on le baise et on l’enivre avant de l’offrir aux corbeaux, cela ne m’intéresse pas. Tout ce qui est périssable est angoissant. Moi, je veux de lui ce qu’il renferme de plus brûlant, de plus secret, de plus intime ! Offrez-moi votre voix, je vous le demande, contre rémunération, offrez-moi le charbon de votre chant… Je veux écouter l’onde de vos cordes vocales, cette vibration inconnue. C’est la seule raison de ma présence ici. Allez… chantez. Chantez ou je m’en vais.

Et tandis que l’homme s’assoit sur le bord du lit, la femme entreprend d’une voix hésitante un chant presqu’inaudible, une chanson de variété qui semble déplaire au client.

— Non ! Non ! quelque chose de plus sincère ! Quelque chose à vous, vraiment à vous. Donnez-le moi. On n’est que vous et moi ici, ne soyez pas timide. Pensez qu’avec votre chant, vous ferez l’amour au silence.

Alors la femme se prend au jeu. Elle chante d’une toute petite voix d’abord, mais qui grandit peu à peu, qui enfle et se fait plus profonde ; inconsciemment, elle a posé sa main chargée de bijoux sur sa poitrine, fermé ses paupières fardées d’un maquillage bleuâtre. Elle chante, un peu hypnotisée par cet individu dont elle pensait accueillir le sexe. Et l’homme aussi a fermé les yeux, allongé de tout son être sur le lit. C’est une chanson sans musique, exécutée d’une voix tremblante et rendue rauque par la cigarette, des paroles niaises et à moitié oubliées. Il n’y a rien de sensuel mais c’est une chanson que l’homme semble aimer, qui dure quelques minutes.

Il ne dit rien à la fin, se rhabille et dépose une liasse de billet sur la couverture mordorée. Il passe la main sur le couvre-lit de façon à effacer les plis de son passage. Puis il reprend sa canne, quitte la chambre et la maison close.

Voilà donc ce que la prostituée nous a raconté, F. La maquerelle a jugé que c’était sans doute un déviant en manque d’affection, que ce n’était rien d’autre que la solitude qui l’avait menée là, dans les bras racoleurs de ces travailleuses dont on dit que le métier est le plus vieux du monde… Nous avons fait tourner le liquide ambré dans nos verres en parlant d’autre chose. Vois-tu F., je repense souvent à cet anonyme qui a disparut dans la nuit avec son fragment de tendresse. Et je ne sais toujours pas ce qu’on garde d’une femme.

*

F. : Oh des souvenirs j’en trimbale sacs et valises… À pleine main, je pourrais les ressusciter si je voulais.

Il me suffirait de les dépoussiérer un peu et je les retrouverai intacts comme les premières jonquilles d’avril… Mais voilà… Subsistent des choses qu’on voudrait oublier… elle m’a remué les tripes si je puis dire, ton histoire… vieux G.… j’en ai aussi à raconter des belles, des solides… Je ne saurai dire ce qu’on garde d’une femme… Je suis hanté par le beau sexe. Ne restent à nos mémoires que les visages de celles avec qui on a dansé ; le reste s’efface comme le prénom dessiné sur le sable… Que retiendrons-nous de cet infect quotidien, des jours à panser cette immense plaie… Quelques privilégiés, des milliards d’affamés… Non, c’est pas une vie, nous sommes faits pour l’extase à l’origine… enfin je crois… Peut-être que l’homme n’en peut plus d’aimer, qu’il en crève, du tyran aux derniers des imbéciles, ils guettent l’amour fou, transcendantale, qui propulse du néant aux étoiles du firmament, mais ils ne le trouvent pas cet amour, ils traînent alors comme des chiens, deviennent méchants, ils montrent les crocs, désabusés qu’ils sont, défaits par la vie, ils ne veulent plus que du sang, des charniers à tous prix !!! Malheur à celui qui les croise !!! Oh je m’emballe !!! J’ai une marmite de haine, bouillante, frémissante, prête à être déversée sur cette humanité crasseuse, pardonne-moi, si je m’égare, le bateau est ivre… Je lève trop les coudes ces derniers temps, surtout le week-end, tu sais bien que je préfère écouter, tu me pousses aux confidences… tu me fais sortir de mes gonds… je deviens teigneux et mesquin comme un politique… Mais revenons aux femmes, que j’idéalise trop d’ailleurs… c’est l’usine qui m’a défait… je suis tombé de mon nuage, moi et tous mes poèmes appris par cœur, envolés comme l’hirondelle d’octobre, les femmes y étaient aussi vulgaires que les hommes, Vénus est morte ce jour-là… couteau dans les entrailles… mais je continue à chercher comme les autres… la tête basse… qu’il en soit ainsi… Diable !! Trêve de niaiseries, les lumières s’éteignent enfin, l’interminable publicité s’éclipse, la salle est plongée dans le noir, l’écran s’illumine… Silence imbécile !!! L’histoire commence…

À lire aussi, l’épisode 2 !
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