Bonlieu Scène nationale 2018-2019 . 1e partie de saison

PRESCRIPTIONS CULTURELLES

Les spectacles proposés durant la première partie de saison de la Bonlieu Scène nationale Annecy reflètent un monde à l’équilibre fragile et en pleine mutation.

Franchir la nuit.

Les mouvements de population, leurs causes et conséquences, sont régulièrement interrogés par Rachid Ouramdane dans ses spectacles, notamment avec Sfumato qui proposait une vision métaphorique du changement climatique engendrant des flux migratoires ou des évènements catastrophiques pour les personnes. Franchir la nuit s’inscrit dans ces questionnements sur l’exil aussi bien géographiques que pris dans un déplacement de la pensée. Les frontières naturelles que sont l’eau et les montagnes sont mises en regard avec le mouvement des corps comme pour révéler un imaginaire et donner une nouvelle espérance.

Pippo y Ricardo.

Rodrigo Garcia est un artiste avec une approche du théâtre qui lui est tellement personnelle qu’elle ne s’apparente à (presque) aucune autre, elle est insolite. Son dernier spectacle Evel Knievel contre Macbeth est comme une fiction rocambolesque mais qui ne tombe jamais dans le grotesque. Rodrigo Garcia sait jusqu’où aller trop loin sans dépasser le point limite qui s’apparenterait à un acte gratuit. Sa nouvelle création Pippo y Rodrigo semble s’inscrire dans cette veine en convoquant l’encyclopédie des phénomènes paranormaux, un homme mouche, des special guests, le tout sous l’autorité de la confrérie Logia Lautaro. Autant de situations et de personnages qui s’imbriquent les uns dans les autres comme pour mieux dépeindre un état du monde.

Giselle.

Dada Masilo galvanise avec ses relectures de ballets classiques comme celle de Swan Lake où Tchaïkovski était électrisé par des chants zoulous dans une adaptation juste, inventive et sensible. Giselle raconte l’histoire d’une jeune fille trahie qui, détruite par le chagrin et la honte, perd la raison et la vie. Loin du ballet romantique originel, Dada Masilo propose une réinterprétation dans un modernisme totalement assumé. L’œuvre est abordée sous un angle résolument féministe avec une Giselle exubérante, énergique et engagée.

Saison sèche.

Femme à la démarche singulière, Phia Ménard s’empare des éléments dans ses pièces. Dans tous leurs états, l’eau ou le vent ne sont que prétextes à interroger une perception du monde à travers une vision radicale dans la mise en place de véritables récits visuels. Dans Saison sèche, Phia Ménard convie le public à un rituel pour défier le pouvoir patriarcal qui se base notamment sur l’éducation des filles par la peur. Être une femme signifie souvent être une personne à qui l’on rappelle sans cesse les limites de sa liberté mais la proie peut aussi devenir prédatrice. Pour cela la chorégraphe et ses interprètes font trembler la terre pour mieux soulever les tensions qu’éveillent des phénomènes invisibles ou des actes étant tombés dans une banalité qui ne devrait jamais devenir ordinaire.

Je suis un pays.

La dernière création de Vincent Macaigne est une véritable poésie du coup de poing. Dans cet uppercut d’une apocalypse en cours ou en devenir, le monde est dans un état d’urgence évident. Je suis un pays est un spectacle aux propos tentaculaires qui ne peut laisser personne indifférent car c’est à la bonne conscience, à l’esprit critique, au bon vouloir de chacun qu’il s’adresse. Il y est impératif de dire, de faire, de vivre dans cet instant qui transcrit les maux du monde. La Terre entière semble emprunter le chemin d’un désastre annoncé mais non inéluctable. Je suis un pays le crie avec force et plus que jamais dit : « l’avenir est à nous ».

Kalakuta Republik.

Faisant suite à Nuit blanche à Ouagadougou, Serge Aimé Coulibaly développe son discours sur la nécessité de faire évoluer le monde. Kalakuta Republik était le nom de la maison de Fela Kuti, un lieu utopique, une république proclamée indépendante. Dans ce spectacle, Serge Aimé Coulibaly joue sur l’ambiguïté des personnages, sur ce qui conduit à une révolte, ce qui divise et les hommes et de quelle manière ils peuvent s’unir malgré leurs différences. Kalakuta Republik ne donne pas de réponses mais invite au dialogue.

Image à la Une © Bonlieu Scène nationale.

Kristina D'Agostin

Rédactrice en chef de Carnet d'Art • Journaliste culturelle • Pour m'écrire : contact@carnetdart.com

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